Anecdotes autistes: Le fluorescent

L’autre jour, je suis allée renouveler mon permis de conduire et ma carte d’assurance-maladie. Ça m’a pris à peu près dix minutes. J’étais bien contente et fière de moi. En sortant, il y avait une papeterie grande surface.

J’adore la papeterie. Et comme d’habitude après un événement stressant, je me laisse tenter par les magasins.

catechese

C’est un peu une contradiction, parce que les magasins, ça m’épuise. Mais quand j’accomplis un truc stressant (tâche administrative, visite chez le dentiste, etc.) j’ai ensuite un petit «high» qui me donne envie de magasiner si je passe devant un commerce sympathique. Tout à coup, c’est agréable. Alors je suis entrée.

J’ai cueilli quelques nécessités, puis une antiquité inattendue: un «cahier de catéchèse» des années 1970, rebaptisé «Cahier d’exercices». Trop cool. Aussi un tableau de liège et des punaises, puis un calendrier grand format en papier, de type sous-main, avec des post-it de jolies couleurs. J’ai besoin de m’organiser, alors des articles de papeterie, ça aide. J’étais bien contente de m’être aventurée dans le magasin.

Puis, en me dirigeant vers la caisse, malaise.

Je m’arrête, quelque chose ne va pas. Je cherche autour de moi et je constate que c’est la lumière. Et qu’au plafond, un fluorescent clignote. Je le regarde quelques instants. Je me rends compte que je grimace. Je baisse le regard. Mais je suis figée. Alors je m’éloigne de côté et je retourne dans le magasin. Je fais un autre tour de piste, toujours utile pour voir si je n’ai pas oublié quelque chose. Puis j’approche la caisse de nouveau, d’une autre direction. Je paye, un peu dans les vapes, et je rentre chez moi. Tout va bien, même si je suis un peu floue.

Ce moment peut sembler anodin. Ce qui a fait que j’ai voulu écrire à ce sujet aujourd’hui, c’est que je réalise que j’ai agi de façon complètement instinctive et sans réfléchir: sous le fluorescent qui créait un obstacle, j’ai changé de direction. C’était vraiment inconscient. En effet, je me dirigeais vers la caisse à ce moment-là, et si j’avais réfléchi et m’étais raisonnée, je serais sans doute passée sous le fluorescent, qui ne représentait aucune menace tangible. Mais non, j’ai suivi mon instinct «animal» et je me suis éloignée, sans passer dessous.

Ce genre de réaction n’a aucune conséquence pour une femme qui se promène seule dans un magasin en libre-service. À quelqu’un qui m’observait, j’aurais semblé avoir oublié d’acheter quelque chose, ou l’air un peu distraite.

Mais si j’avais été accompagnée de quelqu’un, le passage sous le fluorescent aurait été en quelque sorte imposé; il aurait fallu que je le fasse et ça m’aurait probablement coûté de l’énergie, d’aller à l’encontre de ma réaction instinctive. Je n’aurais peut-être pas eu accès à la réflexion intellectuelle (pas plus que quand j’étais seule). Certainement, j’aurais eu une réaction de résistance, sans savoir pourquoi. Et probablement que la personne qui était avec moi aurait senti la tension que je vivais, sans savoir quelle en était la cause, pas plus que moi. Aurait vu ma grimace, et aurait voulu savoir ce qui n’allait pas. L’aurait peut-être pris personnellement, vu le sentiment que je portais à ce moment-là, qui ressemblait à une aversion animale. Même si j’avais pu expliquer, cette expression sur mon visage aurait très bien pu faire en sorte que je sois mal comprise, ou qu’on ne me croie pas.

Le nombre de conflits inexpliqués dans ma vie. Ce petit exemple, si anodin, aurait pu en être un. Ça a l’air ridicule, comme ça. Mais c’est étonnant comme les gens sont facilement heurtés. Et quand on est dans un état anxieux, on ne se rend pas toujours compte.

Des fois je me dis qu’il ne faut pas trop chercher à comprendre, ou en tout cas se respecter dans la situation, parce que la compréhension peut venir après. S’accepter, c’est précieux. Espérer que les autres vont nous accepter aussi dans nos manifestations étranges, sans chercher à corriger ni à juger sur le moment, c’est peut-être idéaliste, mais je me dis que c’est une voie vers l’acceptation.

M.

Harcèlement : la victime n’est pas responsable

En ce moment, il y a un article qui se promène sur les réseaux sociaux. Il est intitulé: «Sept compétences sociales clés pour aider les enfants atteints d’autisme à faire face au harcèlement» (référence à la fin de cet article).
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Le titre, déjà, me semble farfelu. On sait qu’il y a une seule façon efficace de contrer le harcèlement: c’est d’apprendre aux enfants et aux adultes à ne pas le faire.

En effet, ce n’est pas aux personnes opprimées à prendre la responsabilité du harcèlement! Et puis enseigner les compétences sociales clés… compétences sociales… enfants autistes…

Je m’explique: dans cette liste, à part 5 et 6, et peut-être 4 de façon très simplifiée (dire non, et chercher de l’aide), les compétences sociales décrites sont complexes et difficiles à réaliser pour les personnes autistes, même pour des adultes. C’est exiger des exploits de la part des enfants, et leur ajouter de la pression dans une situation déjà difficile.

Je ne dis pas qu’outiller les enfants victimes de harcèlement n’est pas nécessaire ou utile, mais exiger d’eux qu’ils deviennent des espèces de Dr. Phil capables de gérer des situations sociales complexes et de résolution de conflit est peu aidant, voire carrément une validation de la violence subie.

Un exemple au hasard: «… les capacités d’empathie peuvent aider les enfants à évoluer dans le même environnement scolaire que ceux qui les ont harcelés.» Doit-on vraiment imposer à une victime de harcèlement qu’elle développe son empathie dans ce but? Est-ce aider l’enfant, ou lui apprendre à être une bonne victime? Est-ce que l’enfant n’a pas avantage à éviter le contact avec ses bourreaux si ce contact le fait souffrir? Voilà une compétence sociale utile. Le pardon s’apprend. La protection de soi aussi.

Au contraire, dans cet article, on dit à l’enfant: «C’est toi le problème, c’est toi qui dois changer, c’est ta faute.» Le message est nocif et mérite d’être revu, en remettant la responsabilité à tous les enfants et adultes de faire cesser le harcèlement, non seulement par des campagnes de sensibilisation, mais par une action vigilante et constante au quotidien. Car la source du problème est là, pas dans le handicap autiste.

Il y a deux compétences sociales qui me semblent essentielles pour toute personne, autiste ou pas, pour contrer le harcèlement ou l’intimidation:
– Apprendre qu’on a le droit de dire non quand notre jugement nous le conseille, et apprendre à exercer ce droit.
– Comprendre qu’en situation de violence ou de détresse, il est utile et nécessaire d’alerter des alliés de confiance (adultes ou pairs).

Ces points sont abordés brièvement dans l’article. Pour le reste, c’est digne d’un docteur en psychologie ou d’un adulte d’expérience, et encore, non autiste. Voici quelques perles: «il s’agit de reconnaître les émotions des autres» ou encore «il s’agit de reconnaître les intentions des autres pour être capable d’y répondre de manière adéquate» et même «il s’agit d’interpréter des signaux sociaux et d’en tirer des conclusions». On dirait que l’auteur de l’article ignore complètement ce qu’est l’autisme.

Imposer à l’enfant un stress supplémentaire en lui demandant de comprendre et d’appliquer des notions sociales complexes avant qu’il y soit prêt et, dans le cas des enfants autistes, qui reposent sur des capacités de perception le plus souvent limitées, c’est non seulement injuste, mais à mon sens, carrément irrationnel et dommageable.

Surtout et avant tout, on doit éviter de faire absorber à l’enfant l’idée qu’il serait responsable des violences reçues, simplement parce qu’il ne sait pas les gérer. Et lui remettre la responsabilité de gérer la violence subie, c’est lui faire croire qu’il en est responsable. Eh. La logique, hein? C’est comme ça.

Pour référence, voici le lien vers une copie archivée de l’article:
«Sept compétences sociales clés pour aider les enfants atteints d’autisme à faire face au harcèlement»
http://archive.is/EFspx

Modification 6 juillet – Un ajout pour clarifier le propos:

– Apprendre à un enfant autiste qu’il doit développer ses compétences sociales pour ne plus être harcelé… c’est comme dire à un enfant aveugle de mieux regarder pour ne plus recevoir les ballons que d’autres enfants lui lancent à la tête; ou dire à un enfant sourd de bien écouter les autres enfants pour s’assurer qu’ils ne se moquent pas de lui. La nature du handicap autiste est souvent à l’origine des moqueries et des mauvais traitements et surtout, empêche de bien s’en défendre. L’enfant développera peut-être éventuellement des compétences sociales qui lui permettront d’être plus sûr de lui et de refuser la maltraitance. Mais en attendant, il ne comprend pas, et pour lui montrer, il faut lui donner l’exemple et le protéger.

– L’enfant autiste qui passe déjà énormément de temps à essayer de comprendre les interactions sociales, et qui est découragé, et qui est harcelé, n’a pas d’énergie à investir dans une gamme de comportements défensifs. C’est soit l’un, soit l’autre. Est-ce qu’un enfant mérite d’être protégé, ou de passer tout son temps à prévoir et deviner les attaques potentielles? Apprendre la méfiance en tant qu’outil d’interaction principal n’est pas le meilleur moyen pour s’épanouir de façon positive. Protéger, protéger, pour que l’enfant se sente en confiance et puisse apprendre, à son rythme.

 

Je ne serai jamais gentille

C’est pô vrai!

Mais c’est une phrase qui m’est venue en tête après avoir lu une affiche de Marie Josée Cordeau intitulée «Je ne serai jamais cool». Ça me paraissait ironique, comme constat, parce que Marie Josée est la plus cool autiste que je connaisse: quand nous sommes en présence, elle paraît réfléchie, calme et posée, détendue et accessible.

Alors les mots, ça dépend.

Allons voir dans le Larousse en ligne pour la définition de gentille. En ce qui concerne la qualité applicable à une personne, ça donne ceci:

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Autisme, discrimination: faire progresser la société

Cette semaine, l’AGIDD-SMQ décernait un prix au Dr Richard Le Blanc pour le féliciter de la bataille qu’il a menée devant les tribunaux pour obtenir justice dans un cas de discrimination au travail.

Richard Le Blanc est autiste. Ses compétences professionnelles sont hors norme. C’est sa façon de communiquer et d’interagir avec ses collègues, brusque et abrasive, qui est à la source de la discrimination qu’il a vécue.

J’admire cet homme d’avoir persévéré dans son parcours et d’avoir obtenu gain de cause.

Surtout, comme en témoigne le prix de reconnaissance qu’il a reçu, sa victoire juridique envoie un message clair à la société: les aptitudes sociales ne doivent pas être une source de discrimination quand la personne a un handicap en ce sens.

C’est important, ce message.

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Nouvelles du Québec – on avance

Deux beaux points de presse cette semaine, un article, et une expédition. On avance!

Reconnaissance

La Fédération québécoise de l’autisme octroyait le 28 mai ses prix de reconnaissance, dont la plupart ont été décernés à des personnes autistes.

Dans son approche, la Fédération est respectueuse et humaniste. Ça fait chaud au cœur de savoir que cet organisme, qui chapeaute les associations régionales, agit pour nous avec respect et toute la dignité qu’on attend de la part d’une telle organisation.
Merci, la Fédé.

Voici le lien pour en savoir plus: http://www.autisme.qc.ca/nos-actions/nos-communiques/2016/laureats-2016.html

Bravo à Stephan Blackburn, qui a été honoré en grand, aux sympathiques créateurs de «Matéo et la suite du monde» (www.entractes.com) et à Kenza Deschênes-Kherchi, fondatrice du projet de conférences Femmes Asperger, dont je fais partie, et qui a reçu un prix Coup de chapeau pour cette initiative. Fierté! Merci Kenza d’avoir entrepris de nous rassembler pour cette mission. (www.FemmesAsperger.com)

Ovation

Dr. Richard Le Blanc, hématologue, avait été écarté de ses fonctions au Centre hospitalier de l’université de Sherbrooke (CHUS) en raison de ses aptitudes de communication –il est Asperger. Malgré ses compétences professionnelles impeccables, il a dû mener une longue et sérieuse bataille devant les tribunaux pour rectifier la situation. Il a eu gain de cause.

L’Association des groupes d’intervention en défense des droits en santé mentale du Québec (AGIDD-SMQ) lui a décerné le 25 mai dernier le prix Orange pour le respect des droits en santé mentale, une reconnaissance bien méritée. Chapeau!

Plus d’info: http://www.agidd.org/respect-des-droits-en-sante-mentale-prix-orange-pour-le-dr-richard-le-blanc-prix-citron-pour-le-centre-jeunesse-de-la-monteregie/

On en parle

Le 19 mai dernier, L’Actualité publiait un reportage intitulé «Ce que veulent les autistes», qui abordait avec intégrité le sujet de la neurodiversité, après des recherches assidues et des entrevues avec des personnes autistes engagées dans la reconnaissance de nos droits. Le journaliste responsable, Yanick Villedieu, a publié aujourd’hui sur le site de la revue un article qui y fait suite.

Le voici: http://www.lactualite.com/societe/repenser-lautisme/

Alors tout ça, c’est loin de la réalité quotidienne. On parle de prix, de médias, de la perception du public. Mais aussi… la perception du public change les attitudes! Aller à l’encontre de la discrimination et avancer, c’est aussi ça. Changer de direction, en tant que société, pour favoriser l’inclusion et le respect de tous, ça se fait un coup de rame à la fois.

Expé-amis

Parlant de rames – ou de pagaie! – Christian Morneault a amorcé depuis quelque temps son deuxième périple en kayak sur le Saint-Laurent. C’est une grande expédition, de Trois-Pistoles à Montréal, aller-retour! Pour Christian, c’est une façon de se faire des amis et de faire avancer la cause de l’autisme.

Christian arrivera à Montréal vers le 10 juin, la date variant selon la météo et son rythme. Son départ pour la deuxième moitié du parcours aura lieu le 12 juin à 9h30, au parc Bellerive, à Montréal.

Pour les nouvelles: https://www.facebook.com/groups/1573635466291006/

Et pour suivre sa progression: http://www.kayakdemer.net/destinations/carte_infokayak_track.php?tid=100

Go Christian!

 

Anecdotes autistes: L’homme

Aujourd’hui j’étais à un événement de la Fédération québécoise de l’autisme.

Il y avait une cérémonie, des prix (deux amis ont été récompensés!) de la bouffe, des amis justement. Les gens de la FQA sont sympathiques, de plein de façons.

Après la remise des prix, socialisation. On se dit bonjour, on discute un peu. Contents de se voir et surtout d’être en présence.

Puis, il y a un homme assis tout seul. Il est clairement intéressé par toute cette action, mais n’y participe pas, sauf par le regard, un regard gêné, par en dessous et qui part dans d’autres sens. Ça me tente de le rencontrer, mais j’hésite, parce que je suis une femme, et lui un homme, et il faut y aller avec discernement dans ce temps-là. Puis il porte des prothèses auditives, alors peut-être que la communication sera difficile. Chaque fois que je lui adresse un regard, il réagit, un mouvement subtil, communication non-verbale oblige.

(Cette notion que les autistes ne savent pas lire le non-verbal, quelle idée! On ne lit juste pas nécessairement ce qu’on devrait lire. Bref. Ça, c’est un autre sujet.)

Puis après de longs, très longs moments où personne n’interagit avec lui malgré ses signes d’intérêt, je mets de côté mes appréhensions et je me dis, tiens, je vais aller le rencontrer.

Je m’assois à côté de lui. «Salut, moi c’est Marie.» Je ne m’attends pas à une réponse verbale. Il sait que je suis là, et le silence, c’est très bien. Dire bonjour et être en présence, des fois, c’est chouette en soi. Je ne m’attends à rien de particulier. La rencontre de deux êtres humains se résume parfois à constater mutuellement qu’on existe. «Je te vois.»

Une femme intervient: «Il est sourd!» OK, je dis. Elle ajoute: «Il s’appelle Jacques. Je suis sa sœur.» Je la regarde. Elle dit: «Je m’appelle Suzanne.» Je réponds:«Moi, c’est Marie». Et elle s’adresse à l’amie qui est venue me rejoindre. Elle lui demande: «Vous êtes aussi des membres de famille?» Mon amie est étonnée: «Non», dit-elle, et me regarde d’un air interrogateur. Et pendant qu’elles discutent ensemble des traits de nos visages qui pourraient se ressembler, moi, je pense à Jacques et à notre obstacle de communication.

Je dis, à moitié en direction de mon amie: «J’aimerais bien connaître la langue des signes. C’est dommage, parce que ça aiderait à communiquer avec les sourds qui ne parlent pas.» Et je disais ça surtout pour Jacques, car sans lui adresser la parole directement pour ne pas créer un malaise, c’est à lui que je m’adressais. Je ne sais pas s’il connaît la langue des signes. Comme un problème d’audition ne signifie pas nécessairement une surdité complète ou absolue, je me suis dit qu’il m’entendrait peut-être. Et il a entendu. Un regard, un mouvement. Un sourire.

Mon amie, qui regarde sa réaction, fait une pause, puis dit, d’un ton fatidique: «Il est de bonne humeur, c’est le principal.» Et moi, je me dis en-dedans de moi, mais non, mais non, ce n’est pas ça le principal.

Le principal, c’est que Jacques, c’est un homme.

Comment ça se fait que tout le monde fait comme s’il n’était pas là? Comme s’il ne comprenait pas, qu’il n’était pas avide d’échanger avec les gens, même si c’est différemment? Est-ce que les gens pensent que si on est autiste, les autres aspects de la vie ne sont pas importants, y compris l’expression, la socialisation, la réalisation de soi? Comment peut-on penser que parce qu’une personne a des difficultés de communication, que la seule chose qu’on peut lui souhaiter, c’est d’être de bonne humeur? (Cela dit, être de bonne humeur, c’est vrai que c’est super important. Mais bon… ce n’est pas tout.)

Ça, c’était ma réflexion sur le moment. Et le fait que pour de nombreux autistes qui ont des difficultés de communication, on décide que ça ne vaut pas la peine d’aller plus loin pour les soutenir dans l’apprentissage, avec la communication assistée, par exemple. Alors que pourtant, la communication, au-delà de l’expression utilitaire des besoins, c’est un besoin en soi. Et puis le soutien pour la socialisation aussi… question d’inclusion.

La présence de Jacques était sympathique, et notre échange par la bande, malgré les interférences, et malgré que ce n’était que quelques regards et gestes et paroles, était significatif. Autant que tous les autres échanges du jour, pour moi. Je ne peux pas parler de son point de vue, évidemment. En tout cas, c’était agréable. J’aurais aimé qu’on puisse avoir un peu plus de temps et de tranquillité, question de s’essayer à communiquer plus.

Quand je me suis levée pour partir, je l’ai salué de la voix et de la main. Il m’a répondu un «Bye» tout doux, par en dessous.

Sa sœur Suzanne, qui ne l’avait pas entendu me dire bye, s’est précipitée (pour lui dire quelque chose, lui donner des directives – je n’ai pas capté les mots). J’ai dit à Suzanne: «Ça va, je l’ai entendu.» Je ne sais pas si elle a compris ce que je voulais dire. J’aimerais être plus patiente et moins réactive dans ce genre de situation. Mais j’étais si choquée de cette intrusion, même si elle était bien intentionnée, que j’ai simplement voulu l’arrêter dans son élan.

Parce que de se faire dire quoi faire, là, Jacques, il n’en avait pas besoin.

Jacques, c’est un homme. Je te vois, Jacques.

P.-S. Les noms ont été changés pour préserver la confidentialité. Un clin d’œil à mon amie et à la sœur de Jacques, deux femmes de cœur qui me pardonneront, j’espère, cette protestation, qui se veut surtout un questionnement sur nos attitudes en tant que société.

Puis un clin d’œil à Stephan, parce qu’il est fin et qu’il m’encourage à un point qu’il n’imagine pas.

Autisme: L’illusion des niveaux

Avril.

Nous sommes représentés dans les médias comme des produits consommables. La promo du jour! Plaignez les autistes… oh pardon, en fait, c’est «Plaignez les parents». Bon.

Les stéréotypes abondent. Et il se forme un fossé: celui qui sépare, d’un côté, les autistes «très atteints» ou «profonds», ceux qui ne sont «pas de haut niveau» – avez-vous remarqué qu’on ose rarement dire «autistes de bas niveau»? Mais on le sous-entend, par opposition avec «haut niveau». De l’autre côté, il y a les «Asperger/autistes de haut niveau». Ceux qui sont «chanceux», qu’on montre dans les pubs et les réseaux sociaux comme des bêtes de foire quand ils agissent comme des gens ordinaires.

Pour moi, ceci fait partie de la difficulté: cette idée qu’il y a deux sortes d’autistes, alors que c’est un continuum à 4 dimensions. Mais qu’est-ce que j’en sais, hein, moi qui suis capable de parler, qui ai un travail, une maison? Voyons voir.

Quand il y a du bruit fort et que je suis fatiguée, je ne suis pas plus fonctionnelle qu’un enfant très atteint. Je deviens très atteinte moi-même, parfois je crie en réaction, je cours, les mains sur les oreilles; je suis souvent mutique; j’arrive à communiquer par écrit, difficilement. Je dis non à tout. Si une personne qui n’est pas un proche m’impose quoi que ce soit, je réagis en opposition; si quelqu’un tente de me toucher brusquement, je frappe. C’est pour me défendre.

Quand je dois passer près d’un chantier de construction et que je suis envahie par le son, la poussière et la difficulté de contourner le chantier, je suis au bord de la panique. Et vous savez de quoi j’ai peur? De perdre tous mes repères, d’être perdue, en danger. Je. Suis. Handicapée. Ce n’est pas une blague. Je n’ai jamais fait de crise de panique. Mais des effondrements autistes, j’en ai fait toute ma vie, et je les contourne tous les jours.

Je ne parle pas souvent de ça, parce que qui aime décrire ses moments de faiblesse, de vulnérabilité? La plupart d’entre nous avons cet orgueil de ne pas crier à tout vent nos défis et nos obstacles. Mais la vraie sensibilisation, c’est aussi de comprendre que peu importe la capacité de communication orale de la personne autiste, les difficultés sont réelles et tangibles. Pour beaucoup d’entre nous, on les met de côté et on tente de les ignorer, on n’en parle pas, on emploie souvent le déni parce que c’est une façon de pouvoir continuer.

Dans la vie de tous les jours, je fonctionne assez bien. J’ai appris à être indépendante et à faire mes propres choix, et à persévérer quand on me juge ou qu’on me rejette, à prendre sur moi quand j’échoue. Plus j’ai réussi à dépasser les obstacles, plus j’ai pris confiance en moi. J’ai appris à naviguer le monde, parce qu’il le fallait. J’ai de la chance pour ça.

Cependant, avec mon expérience, et après avoir lu et entendu des centaines de témoignages, je ne vois toujours pas, sur le fond, de limite claire entre deux sortes d’autistes. Il existe un écart qui se base sur la capacité de communication orale, certainement. C’est un gros morceau, et je suis convaincue que l’apprentissage de la communication (écrite ou assistée quand elle ne peut pas être orale) est la clé pour réduire cet écart, comme on le constate de plus en plus. Mais nous avons aussi tous des défis en commun, qui varient d’une personne à l’autre, mutiques et non mutiques.

Puis je vieillis, et je me rends compte que âgée, je vais probablement être peu fonctionnelle et subir toutes sortes de préjudices. Dans ce temps-là, elle est où, la limite?

Je pense que nous qui sommes capables de communication orale ou écrite avons une responsabilité d’éduquer les gens et de faire en sorte que tous les autistes soient respectés, peu importe leurs capacités. Si nous pouvons faire passer le message que tous méritent soutien, soins et respect, on en profite tous, après.

Mais si on reste avec l’idée qu’il y a deux sortes d’autistes, on se tire dans le pied.

Il y a des gens qui ont besoin d’aide, d’autres moins. Qu’ils soient autistes ou pas ne change rien à cette vérité fondamentale essentielle pour qu’ils puissent réaliser leur plein potentiel.

Il y a des autistes qui ont besoin d’aide, d’autres moins. Cela ne change rien à leur humanité fondamentale et à la vérité essentielle que tous doivent recevoir les moyens de réaliser leur plein potentiel en tant qu’être humain, et non un potentiel limité par les idées préconçues de ce qu’une personne peut faire, ou surtout de ce qu’on a décidé qu’une personne ne peut pas faire.

Présumer la compétence, c’est donner les moyen de soutien utiles, et c’est aussi de laisser à la personne le soin de décider ce qu’elle peut faire ou non, en lui donnant les moyens de l’explorer si elle le souhaite, en favorisant l’initiative et en acceptant les défis pour ce qu’ils sont.

Il y a une seule sorte d’humain.