La robe de peau et les jokes racistes

 

Racisme et sexisme: au-delà de la complaisance.

Quand j’étais dans la vingtaine, personne ne me chosifiait, à ma connaissance. Puis, la trentaine arrivant, j’ai arrêté d’être un garçon manqué sans le chercher, j’ai découvert la féminité, la vulnérabilité, puis en même temps, je suis devenue jolie. C’est là que j’ai assimilé que le féminisme, ce n’était pas seulement un concept abstrait qui avait fait son temps, mais une démarche utile et un combat loin d’être gagné.

Ma mère m’avait élevée suivant le principe que je pouvais évidemment faire tout ce qui me plairait dans la vie, peu importe mon sexe ou mon « genre », tous concepts confondus.

Quand je suis devenue femme, j’ai commencé à comprendre le privilège que j’avais, parce que j’en ai perdu une petite partie. On a commencé à m’accuser de ne pas être « gentille » comme si c’était une obligation. De ne pas écouter, comme si je devais me taire. J’ai été accusée à toutes les sauces de ne pas être conforme à l’idée qu’on se fait d’une femme jolie et féminine. Incroyable, hein? Mais tout à fait vrai.

Ça peut sembler pathétique, comme argumentaire, de dire qu’en gagnant en féminité j’ai perdu une partie de mon privilège. Je comprends. Ce sont les sept années de violence conjugale qui ont suivi qui me font dire ça. Et aujourd’hui, le comportement de parfaits inconnus qui me regardent avec des images plein les yeux, comme si j’étais un char dans une cour de concessionnaire. Les préjugés de certaines femmes vieillissantes qui me traitent comme une connasse, parce qu’elles supposent en me regardant que je suis différente d’elles. Oui, ça aussi.

En cherchant à comprendre tout ça, j’ai appris à définir la violence, la domination, le contrôle. J’ai compris que la violence, peu importe sa forme ou son contexte, produit les mêmes effets à différentes échelles et provient de raisons similaires. Aussi que le féminisme, et toutes les autres formes d’humanisme, seront toujours des combats importants et d’actualité.

En guérissant de cette lessive, d’arrogante que j’étais, je suis devenue humble. Je ne m’en vante pas, hein, l’humilité, c’est un défi quotidien. C’est une méditation constante. C’est la beauté de l’amour universel, c’est dire « tu comptes autant que moi » à son prochain, à une roche, au firmament, au chat de gouttière.

Anyway. Faire état de son humilité, c’est un talent bien particulier. Je laisse la place au dalaï-lama et autres bouddhistes bons communicateurs.

Bref, j’ai compris un tant soit peu le principe du privilège et combien il est ardu de le saisir quand on n’a jamais vécu la violence, qu’elle soit sociale, conjugale ou autre. Mon privilège de femme blanche vivant en millionnaire (à l’échelle mondiale) dans une société pacifique, maintenant, je le porte comme une chape et je l’utilise à bon escient tant que je peux.

Je suis sortie avec un gars l’autre jour, blanc, francophone et québécois d’origine. Je l’ai connu sur un site de rencontres en ligne (oui, oui). Ce gars-là et moi, on a des valeurs très proches, en principe. Sauf sur un truc – il aime faire des jokes racistes.

On a débattu sur la question. De son point de vue, toutes les blagues peuvent être drôles, selon le contexte, même les jokes « raciales », comme il préfère les appeler. Ma position était à l’opposé – c’est pas parce qu’on rit que c’est drôle, ou « les jokes racistes, c’est jamais correct ».

Pas que je sois contre la liberté d’expression, au contraire. Mais je pense aussi que chacun de nous a la responsabilité de ses paroles.

Tiens, un petit interlude humoristique pertinent avec Kumail Nanjiani (en anglais) : http://youtu.be/lLcLL711d8Q

Mon nouvel ami, qui est intelligent et sensible, et donc avec qui j’espérais pouvoir philosopher, n’a jamais voulu considérer mon point de vue, même une minute. J’ai orienté la discussion sur la banalisation, en utilisant l’exemple des jokes sur le viol. Il n’a pas compris le lien – disant que le viol, c’était un crime, donc qu’on ne pouvait pas en rire, jamais (super!), ni comparer (merde!). Alors je lui ai proposé de demander à un ami proche et qui présentait une différence visible ou connue – noir, juif, handicapé, ou autre – de demander à cet ami proche ce qu’il pensait sincèrement des jokes racistes ou autrement discriminatoires, et si elles lui faisaient de la peine.

La face du gars est tombée. Je pense qu’il n’avait jamais considéré, dans son entitlement de gars blanc muni de bonnes intentions, que son humour pouvait réellement blesser.

Du coup, il est devenu très défensif quant à son privilège et à son « droit » de faire des jokes racistes, car il « savait » mesurer et comment choisir ses moments pour ne pas être inconvenant. À dire qu’interdire l’humour raciste (c’est lui qui a amené l’idée de censure, que j’oppose), c’était TRÈS dangereux, qu’il y avait un risque qu’on se transforme en état fasciste (!) Bref, tous les arguments étaient permis.

Je me suis dit, tout en restant calme et souriante, que ce gars-là se défendait exactement comme un gars qui violente sa blonde verbalement, en faisant état de ses revendications comme si c’étaient des citations d’une charte des droits et libertés et que la dominance n’y tenait aucun rôle.

« Ça dépend du contexte, c’est le gros bon sens qui décide. »

Là, j’ai pensé baisser les armes et entamer les pourparlers du traité de paix. Parce qu’il fallait bien que je lui dise au revoir éventuellement, à ce couillon, et que j’aille continuer ma vie ailleurs.

Mais il fallait aussi que je fasse une chiquenaude à ce démon-là, qui est si commun dans notre société bien-pensante.

« Qui décide du gros bon sens? C’est toi? » C’est moi? C’est tout le monde? Le gros bon sens est subjectif, il appartient à chacun selon son expérience et sa culture. Le gros bon sens de l’un est la violence de l’autre.

Par exemple, si pour moi c’est une habitude incontournable que de faire une grosse farce bien juteuse et de bien taquiner mes amis quand j’arrive à un endroit, en visant avec bonhomie et affection les différences de la personne qui ressort le plus du groupe, mon gros bon sens me dit que je suis affectueuse en faisant ça, parce que sont mes amis.

Si l’ami que j’ai visé en le taquinant porte dans son âme la peine de toute une vie par rapport à sa différence, je viens d’enfoncer une autre épine dans sa souffrance. Et lui, son gros bon sens, qu’est-ce qu’il lui dit? De se taire, parce qu’il veut être accepté et aimé. De rire avec moi. Même s’il a mal. Il ne veut pas faire de vagues. Il a l’habitude. Et je viens de contribuer à ça.

Qui définit le gros bon sens?

Se fier uniquement aux valeurs de société pour nous dicter notre conduite, c’est risqué. Le groupe n’est pas responsable des actions de l’individu. Chacun de nous est responsable de ses propres choix, paroles et actions. Ce n’est pas parce que les politiciens ou la télé disent quelque chose que c’est vrai, ou même valable.

Anyway. Le gars était bien fru, je me suis dit suffit, sinon on va se mettre à parler de voile et d’Islam et de charte et il va vouloir m’expliquer pourquoi et comment il a le droit de dicter aux autres comment s’habiller. Je l’ai salué assez sèchement et je suis partie.

Quand je lui ai écrit pour lui dire bye (« Salut. Dommage que nos ‘gros bon sens’ soient si différents. Bonne recherche! »), il était en train de préparer notre prochain rendez-vous. Il n’avait pas compris que notre différence idéologique formait un cul-de-sac. Je pense savoir pourquoi. Parce qu’il ne voyait pas le problème, et que j’étais restée calme et souriante. Mais bon, je me dis qu’il va peut-être réfléchir un peu sur son privilège. Même cinq minutes, ce serait super.

 

'Exaltation' de Walt Rhuman

‘Exaltation’ de Walt Rhuman. Vers 1960, lavis de thé et gouache. (Propriété de l’auteur, reproduction libre.) Walt Rhuman est né en Allemagne. Il est venu au Canada en tant que réfugié au cours de la seconde guerre Mondiale. Au camp de réfugiés de Fort Lennox, il faisait partie du groupe d’artistes qui s’efforçaient d’adoucir la vie de leurs compagnons en organisant des événements et des spectacles. Ses oeuvres remplies de spiritualité évoquent l’angoisse, la libération personnelle et la beauté.

 

 

 

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