Comment j’ai découvert que j’étais autiste

Il y a quelques années, j’ai vécu des expériences personnelles qui m’ont fait remettre en question ma nature même. Une longue période de violence conjugale, puis des difficultés bien involontaires avec des amis et les membres de ma famille, malgré l’épanouissement moral et philosophique qui a suivi. Si malgré ma connaissance de moi et des efforts sincères de bonté et de partage dans les relations interpersonnelles, on me considérait encore et toujours avec mépris, dédain et distance, en disant que mon comportement était invivable, ou encore en m’utilisant comme un punching bag émotionnel, que faire?

J’en étais à tenter de récupérer après ma dernière relation amoureuse, avec l’aide d’une thérapeute admirable qui aborde le traitement des traumatismes. Nous avancions et j’avais enfin l’impression de commencer à me décharger du trop-plein d’anxiété qui rendait ma vie très difficile – anxiété sociale et donc solitude, dépression, insomnie…

Je communiquais sur Internet avec des gens sur divers groupes qui me concernaient : victimes de pervers narcissiques (eh oui), personnes souffrant du trouble de personnalité obsessive-compulsive (quand on souffre, des fois, ça se manifeste drôlement, et je croyais avoir les traits de ce trouble), et ainsi de suite.

Je discutais aussi en privé avec des amis sur Facebook. C’est bien pratique pour socialiser un peu quand on n’est pas capable de sortir de chez soi parce que l’anxiété est trop paralysante.

Or, il y avait parmi mes connaissances sur cette plate-forme une artiste extraordinaire : Mady. Peintre, musicienne, philosophe, elle lançait des images, des mélodies et des messages qui m’enchantaient et me fascinaient. Je suivais ses publications avec intérêt. Elle est excentrique et d’une grande humilité, enchanteresse et douce, elle parle fort et étrangement, elle est envoûtante. Bref, une personne très intéressante, pour le moins.

De temps à autre, Mady publiait des articles de sensibilisation à l’autisme et au syndrome d’Asperger. Elle est elle-même aspie. Or, un jour, je me suis dit, de cette personne si charmante, voyons de quoi il retourne de cette particularité… et je suis allée lire un peu sur ce syndrome qui m’apparaissait sympathique par association.

Après cette première lecture sur le syndrome d’Asperger, je suis restée bouche bée. À ma grande surprise, la description que je lisais me décrivait à la perfection. C’était trop frappant pour être anodin… Sans sauter aux conclusions, j’ai lu encore. Et encore. Des descriptions cliniques, des articles sur des sites de psychologie, des articles d’opinion, puis, en glanant à droite et à gauche, de nombreux blogues de personnes autistes.

Oui, non… probable, improbable… je lisais encore. Peu à peu, j’ai commencé à voir un portrait de ma personnalité, des concordances qui expliquaient tout, des mes hypersensibilités sensorielles à mes incapacités sociales. J’ai pris des notes. J’ai continué à lire.

Je me suis jointe à des groupes de discussion sur le sujet. Très vite j’ai quitté les groupes où des parents cherchaient des réponses pour leurs enfants, puisqu’à 45 ans, c’étaient mes pairs que je recherchais, ces adultes sensibles, originaux et décalés avec qui je partageais peut-être des expériences semblables.

Et c’est là que j’ai compris. Vous savez, ce sentiment merveilleux de confrérie qui survient quand on trouve des gens qui partagent notre vécu? « Moi aussi! » et « Oui, c’est exactement ça! » me voyais-je commenter à répétition sur un fil de discussion ou un autre. Je n’avais même pas à poser de questions, elles étaient toutes là – de nombreuses  personnes se posaient les mêmes.

Alors j’ai eu cette épiphanie double, celle de comprendre enfin mon expérience et mes difficultés, et celle de trouver tout à coup ma communauté, mes frères et sœurs, mon peuple : je me sentais comme une exploratrice qui aurait découvert une île jusque-là inconnue et, ô bonheur, elle était habitée par mes semblables!

Ma découverte était merveilleuse et j’ai passé quelques semaines à explorer davantage. À me lier d’amitié avec d’autres Aspies diagnostiqués ou, comme moi, en pleine découverte. Le bonheur de ces rencontres est indescriptible. Tout à coup, j’avais l’impression de parler le même langage que les autres, qu’eux parlaient le mien, et que tous les obstacles à un vrai partage humain promettaient de tomber un à un.

Un jour, j’ai aperçu l’annonce d’un café-rencontre pour adultes et adolescents Asperger : une blogueuse aspie allait donner une conférence, qui serait suivie d’une discussion libre. J’ai réservé la date.

La veille, je ne m’étais pas encore inscrite. L’anxiété sociale qui ne m’avait pas quittée depuis presque un an me causait une grande hésitation. Mais j’ai écrit à la responsable et su qu’il restait des places.

La journée du lendemain restera à jamais gravée dans ma mémoire. Hésitante, timide, pâle, je me suis présentée au lieu de la conférence. Les yeux ouverts comme des soucoupes. J’allais rencontrer ces gens qui peut-être me seraient étrangers, et peut-être liés par la génétique. Ils allaient être et demeurer des inconnus, ou devenir mes amis à jamais. Seule mon exploration me donnait confiance. Je pouvais conclure par mes recherches que ces gens étaient les miens. Mais en bonne Aspie, seule la réalité du fait pouvait le confirmer.

Or j’ai été interloquée par l’expérience. Ce groupe était très divers – chaque personne différente, certaines clairement autistes par leurs manies, d’autres invisibles. Et en observant plus avant, je constatais que la plupart des gens présents m’étaient transparents, que je les «sentais» très bien… j’ai rapidement pu comprendre qui était autiste et qui ne l’était pas. Ce n’était pas toujours visible par des signes clairs. Cette femme qui ne levait pas les yeux mais dont le langage corporel me disait qu’elle était très consciente de ma présence à ses côtés… Cet homme dont le regard fuyait, puis se posait en un questionnement perçant, sans animosité. Cette femme qui semblait amicale et qui, tout à coup, se retournait pour aller voir ailleurs.

Et l’acceptation de ce fait, de tous ces faits… mon sentiment si inhabituel dans ce groupe, cette prise de conscience de tous ces êtres qui eux-mêmes étaient tous extrêmement conscients les uns des autres. C’était comme être dans une salle aux miroirs, où chaque réflexion aurait été différente. Un peu déstabilisant… et ce qui était aussi déstabilisant et merveilleux, c’était cette candeur de chacun, qui faisait que je n’avais pas à chercher le sens de ce qu’on me disait, et l’écoute de chacun, qui faisait en sorte que j’avais l’impression, si rare, que l’on m’écoutait pour ce que disais, rien d’autre, sans chercher de sens caché ou de sous-entendu, ni de divertissement. C’était bien. Troublant puisque inhabituel, mais vraiment bien.

En sortant de ce lieu de miracles et d’illusions qui n’en étaient plus, j’ai décidé de communiquer avec une psychologue dont on m’avait dit beaucoup de bien en tant que spécialiste de l’autisme et apte au diagnostic du syndrome d’Asperger chez les adultes.

Une fois le rendez-vous pris, et pendant l’attente de cette confirmation, j’ai continué d’étoffer mon hypothèse et de la faire vivre, par des échanges, des lectures et beaucoup, beaucoup d’écriture. Mon univers était redéfini. Mon vécu s’expliquait, se clarifiait. J’étais comme une myope profonde qui vient de recevoir sa première paire de lunettes. Tant de malentendus, tant d’erreurs sur la personne! Un carcan de culpabilité et d’angoisse se levait. Du coup, je pardonnais à des personnes envers qui j’avais eu des questionnements accompagnés d’amertume depuis des années. Je réussissais enfin à assumer la responsabilité de certaines fautes et erreurs que j’avais pu commettre, à y réfléchir et à apprendre. Un nombre incalculable de poids se sont levés.

Effet secondaire et inattendu de cette réflexion, de cette compréhension et de cette paix enfin trouvée : ma capacité intellectuelle se décuplait. C’était comme si le poids de toutes ces questions non résolues et les interférences des torts incompréhensibles dont on m’avait accusée avaient bloqué mes avenues mentales. La dissonance cognitive est une chose bien malsaine. Maintenant, c’était comme si ma pensée annonçait enfin : «Fini le brouillard, je peux foncer!»

Depuis, j’ai obtenu mon diagnostic. Je ne me trompais pas. En effet, je suis douée, affublée et qualifiée du syndrome d’Asperger. Je suis autiste. C’est tout. Et c’est beaucoup.

Depuis, j’ai démarré un groupe de rencontres amicales entre autistes, pour continuer à rencontrer ces personnes qui, comme moi, ont une grande envie d’échanger avec leurs semblables. Je m’y suis fait des amis et je leur suis énormément reconnaissante de m’avoir fait confiance. J’ai aujourd’hui avec eux des échanges intellectuels, affectifs, collaboratifs et idéologiques enrichissants, remplis de respect mutuel et d’empathie.

Depuis, j’ai droit à une seconde vie, à un épanouissement jusqu’ici inimaginable, désiré, émouvant et essentiel. J’ai compris que l’autisme ne tient pas qu’à des difficultés – il s’agit aussi de capacités hors du commun sous certains aspects, de sensibilités aussi merveilleuses qu’elles peuvent être problématiques parfois, et d’une forme de pensée bien particulière qui permet à la fois de la créativité et une quête de savoir insatiable.

Depuis, je suis. Vraiment.

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One thought on “Comment j’ai découvert que j’étais autiste

  1. Votre témoignage est très touchant. J’ai moi aussi vécu une découverte très forte à 40 ans. J’ai d’abord ouvert les yeux et compris que mon mari était un PN, puis que j’étais moi même surefficient. Je savais déjà que 2 de mes enfants était HP. Mais je ne comprenais toujours pas les réactions vives, les crises d’anxiété de mon fils ainé (12 ans). Et là, il y a 3 jours je viens de découvrir ce qu’était le syndrome d’Asperger. Ca correspond tellement à mon fils. Tout s’éclaire et je comprends, mon pauvre petit bonhomme la souffrance qu’il vit. Mais maintenant je suis terriblement inquiète en pensant qu’il aura encore plus de mal que ses sœurs à se dégager de l’emprise et de la méchanceté de son père. Merci pour votre histoire. Il n’est jamais trop tard pour profiter de la vie. Moi aussi j’ai l’impression à 40 ans de m’être réveillée et qu’enfin je vais vivre et me permettre d’être heureuse. Bonne continuation !

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