Accepter l’autisme

Il fallait que je vous dise…
Je viens de me servir du yaourt nature et de le garnir de confiture de bleuets.

J’ai goûté à l’amertume du yaourt, puis léché la cuiller qui sortait du pot de confiture, en attrapant un bleuet, comme ça. Joie!

Le goût du bleuet a éclaté sur ma langue, un goût floral, rond, paisible, léger et pair, bien mis en évidence par le contraste avec le goût du yaourt, impair et pointu sur une base crémeuse, ce bleuet magique a explosé dans ma bouche et rempli mon cœur, comme la présence soudaine d’un ami de longue date, un ami de confiance dont la compagnie me délecte, comme une fontaine de joie intérieure.

Ce plaisir et cette joie inattendus se sont traduits par un «Mmmm-uuuhm!» fort et enthousiaste, et quelques grands pas sautillants dans la cuisine. Sans rien perdre de l’instant, je me suis vaguement étonnée moi-même de cette expression vocale toute ondulée et de mon sautillement guilleret, et je me suis dit : tiens, c’est vrai, je suis autiste… Et puis… j’ai pleuré de joie et de soulagement, parce que je n’ai pas honte. J’ai toujours eu honte. Et là, je n’ai pas honte.

Surtout, ne faites pas erreur : mon jugement est très sain. J’ai entendu mes vocalises et vu ma danse exubérante pour ce qu’elles étaient, et leur caractère vraiment inhabituel pour une femme de 46 ans. Le fait est que de drôles de vocalisations, des mouvements spontanés inhabituels du corps et des émotions complètement disproportionnées par rapport à ce qu’une autre personne pourrait ressentir ne sont pas une source de honte. Elles ne devraient jamais l’être!

Je n’ai plus besoin d’avoir honte d’être moi-même. Plus besoin de me censurer. Plus besoin d’avoir peur. Alors je pleure parce que je suis heureuse, mais aussi de soulagement pour toute cette vie à avoir eu honte. Une grosse peine qui sort en faisant du bien. C’est fini.

Je suis autiste, et j’ai le droit. Sans honte, sans peur, la tête haute.

bleuets

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8 thoughts on “Accepter l’autisme

  1. Ce n’est rien, mais c’est tout.
    C’est retrouver la jouissance enfantine, du bébé même, sans les dizaines de couches de brides de diverses sortes (souvent sociales) qui se rajoutent au fil des années. Plus on peut se dévêtir de couches, mieux on se sent, sans doute (éviter de se balader à poil tout de même).
    Et le mieux, c’est que ce genre de naturel peut avoir la magie de paraître d’évidence suffisamment authentique pour n’en recevoir aucune observation récriminatoire, la plupart du temps (comme peuvent l’être certaines spontanéités pas aussi naturelles, artificielles, et qui “heurtent” donc le public).
    Seule remarque : je pense que ce n’est pas tant lié à l’expression d’un autisme restreint, qu’à l’expression de toutes les choses que tout le monde se restreint de faire ou dire ou paraître.
    Enfin, j’ai vécu il y a quelques semaines un épisode par nature similaire, bien qu’assez différent dans le registre. Pas envie de préciser, mais quand on éprouve le truc, on sait qu’on est dans le vrai, dans le retour à son soi profond.
    Et que c’est tout ce qu’on recherche dans la vie, au fond…

  2. Merci Christophe de ton écho. Cette joie, tu as raison, elle est universelle parce qu’humaine, et je la souhaite à tout le monde. C’est la joie d’être soi, vraiment soi.
    J’ajouterais quand même que l’expérience autiste – ou tout autre expérience de différence – est particulièrement sujette au jugement, et par conséquent à la négation de soi, pour ne pas heurter, pour ne pas être exclu, pour ne pas, souvent sans savoir pourquoi, être mis au ban.
    Je sais que pour moi, ça s’est traduit par une longue période, de l’adolescence jusqu’au diagnostic, à me surveiller constamment, à ressentir presque sans interruption ce doute de moi. Il vient de ce double malaise : se douter que l’on est jugé, peu importe la bonne volonté et l’effort qu’on met à s’intégrer, sans pourtant être en mesure de comprendre pourquoi, et se juger soi-même, par conséquent.
    Comprendre l’autisme, ce qu’il a comme effets dans ma vie, comment il agit sur mes interactions avec le monde physique et social, et qu’il n’y a rien de fondamentalement mauvais dans tout ça… c’est de là que vient cette acceptation, pour moi, maintenant.

  3. Il n’y a rien de fondamentalement mauvais dans tout ça, oui. L’humain naît bon par nature, pour le dire d’une autre manière.
    Mais les différences, elles, posent fondamentalement problème à la société, considérée dans sa norme ( = caractéristiques les plus répandues au sein de celle-ci).
    C’est basiquement, vulgairement même, une simple question de code commun, de compréhension. D’une manière naturelle (je ne sais pas si le mot “légitime” ne pourrait pas même être employé), la majorité soumet la minorité à une pression pour que les caractéristiques les plus répandues soient utilisées comme code d’interaction ou de communication par défaut.
    Parce que c’est plus simple dans ce sens.
    Ce mécanisme, ce fonctionnement élémentaire, on n’y peut rien (à moins d’avoir une attirance affirmée pour les moulins à vent…).
    D’où que, d’un côté comme de l’autre, tout est compromis.
    Pour rester sur l’autisme, il est fou de rêver qu’un jour 1% de la population puisse “convertir”, disons imposer le respect entier, parfait, d’un fonctionnement particulier, à 99% de la population. Pourtant oui, en disant cela, je dis aussi que cette minorité a pouvoir d’agir, dans la mesure d’une influence à hauteur de 1% (ou de quelques %). Il serait illégitime, pour le coup, de prétendre exiger plus. Tyrannique, quoi (pour utiliser un mot fort).
    Alors si tout est affaire de compromis, la pleine expression d’une différence, d’un autisme, doit rester fatalement mesurée. Pour ne pas se faire accuser, à notre tour, de faire prévaloir ou d’imposer à tous quelque chose qu’ils ne partagent pas en eux.
    La tolérance est certes le mot-sésame en l’occasion, mais elle ne peut pas tout.Si la “différence” de mon voisin se révélait et consistait à aimer jouer de la trompette à 3h00 du matin… il se pourrait fort bien que je me découvre moi une différence consistant à réveiller les gendarmes à 3h01 du matin!

    Et avec cet échange, si tu permets, je ne peux que pointer ce qui apparaît de façon très récurrente dans le monde de l’autisme (entre autres donc) : la proclamation de pouvoir s’exprimer, de pouvoir exprimer son autisme, sa différence, sans plus aucun frein, aucunes restrictions. Au motif déclaré comme légitime d’une “libération”, d’une fierté vue comme intouchable, placée au-dessus de tout. Et ainsi au-dessus des 99% d’autres. C’est vouloir faire fi des caractéristiques de la norme, qui ne nous correspondent pas. C’est ne pas vouloir composer avec celle-ci, mais vouloir la rejeter parce que nuisible, toxique (oui, on entend de tels mots!!).
    Et c’est aller droit dans le mur. C’est fatalement s’exposer au retour du bâton, car on ne tient jamais longtemps contre un “adversaire” 99 fois plus nombreux.
    Bref, cela me heurte toujours très profondément. Je ne peux que l’avouer.
    Notamment quand cela concerne le niveau de l’individu (plutôt que celui de la communauté).
    Souvent, on voit des personnes, qui après de très longues années à avoir vécu très fortement inhibées, se mettent assez rapidement à exprime sans plus beaucoup de réserve leur personnalité, et notamment ainsi leur “part différente”.
    Tu l’auras compris, entre introversion et extraversion, je suis plutôt un (très vif) amateur de version originale… Amoureux même.
    C’est extrêmement rare (d’ailleurs je n’ai pas vraiment d’illustration, d’exemple en tête).
    Beaucoup de gens du monde de la différence, de l’autisme, me plaisent. Mais il y a toujours quelque chose qui ne me convient pas, qui me rebute même, et qui consiste en cette “folie” autistique (qui peut s’exprimer sur différentes thématiques certes, mais qui reste toujours du même ordre).
    Introversion autistique, ou extraversion autistique, pour moi c’est le même enfermement qui s’exprime, et qui nos fait soit trop subir la société et ses codes, soit trop la rejeter.
    J’ai la faiblesse de penser être très réceptif, très ouvert aux fonctionnements, aux subtilités de la société (bien qu’ayant d’écrasantes difficultés…). Et bien qu’étant diagnostiqué Asperger en bonne et due forme.
    Je me sens une âme de pont, de passerelle, de médiateur. D’équilibriste. De funambule, allons jusqu’à ce terme – il me parait adapté à décrire la précarité et l’isolement d’une telle posture, d’une telle position…
    Et je me sens toujours malheureux de ne pas trouver plus que cela d’âmes-sœurs qui abonderaient un minimum dans mon sens.
    Parfois, je me dis que je suis le 1% parmi les 1%,… Ce qui fait assez seul quoi ; ça fait 1 sur 10 000, si on s’amuse à rire un peu de ça, avec ce chiffrage arbitraire.

    Ou alors, je suis une élite.

    Pas de raison que je me la pète pas moi aussi. 🙂

  4. En tous les cas, tu avais peut-être mis la même proportion de confiture de bleuet dans ton yaourt qu’il y a d’Aspies dans la population, et si on en croit ton extase, manifestée physiquement, oralement, intérieurement, cela montre allégoriquement la valeur du mélange, de la fusion des différences les unes dans les autres, pour qu’elles puissent s’exprimer, de “concert”, ensemble, et pas tristement orgueilleusement, chacune de leur côté.
    Une société (ou un yaourt à la confiture de bleuets), c’est beaucoup plus le partage de ce qui peut nous rapprocher, que l’expression de ce qui nous différencie.
    Sinon il y a deux (ou plusieurs) sociétés : la société des yaourts, et la société des confitures de bleuets. Qui en seraient éternellement réduites à des batailles (très tachantes je pense).

    • Je ne sais, Christophe, pourquoi tu parles de conflit en commentaires à mes publications. Ceci n’est certainement pas la bonne plate-forme pour contrer une attitude de séparation que je ne favorise pas!

      À l’opposé, l’objectif de mon engagement, et celui des autres autistes engagés avec qui je m’associe, en est un d’harmonie et de droits humains. Pour tous les humains. Les autistes, peu importe leurs capacités, sont déjà nombreux à être isolés, souvent par choix favorisant la tranquillité, mais aussi souvent parce qu’ils y sont forcés soit par l’anxiété sociale, soit par leur entourage. J’espère que tous, autistes et non autistes, pourront choisir de participer à la société – une seule société, sans clivage – à la façon de leur choix et selon leurs talents, en étant soutenus dans ces choix et cette démarche.

  5. Tu as raison ; je diverge, je dérive quand même pas mal du billet. Et pas l’endroit le mieux adapté oui
    Et je suis bien d’accord avec ton ultime commentaire.

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