Le mythe du «bon sauvage», ou : Les autistes sont imparfaits

Il y a dans notre grande communauté de l’autisme – autistes, alliés, parents et intervenants – ce mythe du «bon autiste» qui nous infantilise et nous déshumanise.

Je fais référence dans le titre au mythe du «bon sauvage». C’est cette approche, par les peuples colonisateurs, qui voulait que l’autochtone soit considéré comme une âme pure, comme un enfant… à qui on peut imposer toutes sortes de vérités qui ne lui appartiennent pas.

Je vous renvoie à Wikipédia, toujours fidèle au poste, et tout particulièrement à la section «Le mythe du bon sauvage chez Cartier dans Voyages au Canada», qui nous intéresse particulièrement dans notre culture française.

Prenez le temps de lire, je vous attends.

Licorne dans le Codex Canadensis

Une image tirée du Codex Canadensis (source : Collections Canada), carnet de notes du prêtre jésuite Louis Nicolas, qui explora la Nouvelle-France et y représenta les plantes, les animaux, et les autochtones rencontrés. Malgré sa codification presque zoologique des habitants des Premières Nations, il décrit avec une relative objectivité leurs mœurs et coutumes. Mais il dérape, aussi. Licornes.

Maintenant que vous connaissez mieux le mythe du «bon sauvage», le parallèle avec le mythe du «bon autiste» est évident.

On parlera dans cette optique de l’autiste «innocent, incapable de voler, de faire le mal, de mentir». Les exemples sont nombreux, et les auteurs autistes le font aussi souvent que les autres – un clin d’œil à quelques bons amis.

Le piège de cette approche est clair. Si on considère que l’autiste est un être pur, ce n’est pas un être humain. Si on le place sur un piédestal, on lui interdit d’être faillible. Pas le droit à la colère, à la fausseté, à la tristesse. Pas le droit d’être imparfait. Et ce droit, il mérite d’être revendiqué, car c’est le droit de tout être humain.

Aussi, dès qu’on le considère innocent, on justifiera une prise de pouvoir sur lui, car s’il est innocent, il sera aussi incapable de jugement et de prendre ses propres décisions, et donc doit être protégé (ou, à l’envers de la médaille, contrôlé). Bref et surtout, on considère qu’il est incapable d’autodétermination.

Or je le dis maintenant et clairement : les autistes sont capables de mentir, de voler, de faire le mal volontairement. Ils sont capables de se méfier, de prudence et de se défendre.

C’est vrai que les autistes ont davantage tendance à dire la vérité, à posséder un fort sens éthique et à accorder par défaut la confiance à l’autre. Mais ce n’est pas universel, ni permanent. La personne autiste est aussi capable d’apprendre à décoder le mensonge et la manipulation et à les utiliser, et à s’en défendre. Ce sont des outils sociaux comme les autres. Pour qu’il y arrive cependant, il faut présumer sa compétence, au lieu de le protéger «pour son bien» ou de lui dire : tu ne comprends pas ces choses-là.

Vous avez bien lu : je considère que comme pour tout être humain, les autistes ont intérêt à apprendre à mentir et à considérer un brin de malhonnêteté pour bien aborder la société. Un seul et tout petit exemple du quotidien : dire «Ça va bien» dans certaines situations, même quand toutes sortes de choses justifient de dire le contraire. Les exemples sont innombrables où une certaine dissimulation est utile, même salvatrice. Pour garder un emploi ou une amitié, par exemple. Oui, pouvoir mentir est une habileté qui compte.

Mais je ne m’attarde pas sur l’éducation, qui n’est pas ma force. J’ai appris toute seule, comme la plupart des adultes autistes de mon âge. Je mens régulièrement. Je dissimule souvent. C’est important parfois. Et je sais reconnaître la manipulation et l’abus (même si ça me prend du temps et beaucoup d’observation).

Une autre conséquence tordue de ce mythe du «bon autiste», c’est que dès qu’une personne autiste a un comportement qui contredit ce mythe, elle court le risque qu’on mette en doute sa neurodivergence. Combien de fois ai-je entendu, à propos d’une personne autiste qui a menti, manipulé ou fait preuve de narcissisme : «Je crois qu’elle n’est pas autiste… ça ne cadre pas.» Et ça ne cadre pas avec quoi, au juste? Ça contredit l’image que la société s’est construite à propos des autistes? Alors, ne s’agit-il pas d’un stéréotype, d’une idée préconçue, d’une généralisation?

Il est d’ailleurs courant, dans le monde de l’autisme, que des gens mettent en doute la validité des propos d’une personne autiste qui aborde les subtilités sociales et les fausses vérités, non pas en disant que cette personne se trompe, mais plutôt en disant «cette personne n’est pas autiste, ou en tout cas, pas autiste comme je le considère valable».

C’est aussi courant, quand les propos d’une personne autiste dérangent, de vouloir la remettre dans le «droit chemin» qui cadre avec ce mythe du bon autiste, en lui dictant ce qu’elle devrait ressentir, penser et faire. Je le sais, j’en ai été la cible, et j’ai été témoin de ce comportement infantilisant envers nombre de mes amis autistes.

Autre phénomène fréquent : on fera croire à la personne autiste que son point de vue n’est pas valable «parce qu’elle est autiste», et donc invalidée dans sa légitimité, voire dans ses capacités intellectuelles. Si vous ne connaissez pas le principe du gaslighting, je vous invite à faire une petite recherche. Voici deux pistes trouvées dans une recherche rapide : Que savez-vous du gaslighting? sur le blogue Association CVP – Contre la Violence Psychologique et La destruction psychologique, une regrettable épidémie par Jody Dallaire.

Je vous encourage à en lire davantage au sujet du gaslighting pour bien comprendre à quel point cette approche est dommageable. De nombreux autistes en sont (ou en ont été) victimes. En effet, quoi de plus facile que de faire douter une personne autiste de son propre jugement? Quand tout le monde nous dit qu’on se trompe, qu’on est «trop sensible», et surtout quand notre façon de considérer les interactions sociales diffère de la norme, l’incertitude et l’insécurité sont dédoublées. Pour traduire : c’est ta faute, t’es con/instable et tu manques de jugement, la preuve c’est que moi je sais et je vais te l’expliquer. On ne mesure pas assez les effets de ce phénomène sur la psyché humaine. La retenue est de mise. Un peu d’empathie ne fait de mal à personne, au contraire.

À l’opposé, le mythe du «bon autiste» est problématique aussi pour les jeunes. En effet, au lieu d’enseigner à un enfant les principes de base du vivre-ensemble, certains parents diront ne pas vouloir brimer, intervenir ou éduquer. «Mon enfant est autiste, il a sa propre façon de faire, alors je le laisse faire.» Mais un enfant autiste doit apprendre ce qui est bien et ce qui est mal, comme tous les enfants! Il en est capable, mieux, il y a droit!

Il est essentiel de faire la différence entre la crise neurologique, où la personne est en détresse et hors de contrôle, et le comportement social, où la personne prend des décisions volontaires. Les autistes peuvent apprendre le bien et le mal comme n’importe qui. Si un enfant a un comportement que vous ne toléreriez pas chez un enfant non autiste, plus précisément quand il fait du mal aux autres, c’est essentiel de l’éduquer. C’est plus compliqué, plus long et surtout ça demande beaucoup d’effort pour se mettre à sa place et imaginer comment il pourra comprendre. Mais le laisser-faire n’est pas une solution.

Les autistes sont imparfaits. Les autistes sont inégaux. Les autistes sont aussi variés que les non-autistes. Et les autistes ont droit à l’imperfection, à l’excès, à la faute. Comme n’importe qui.

Surtout, nous ne sommes pas de pauvres innocents à qui on peut dire quoi faire sans tenir compte de nos besoins et de nos droits humains, en ce qui concerne l’autodétermination, l’expression, l’apprentissage, bref le respect de base de la personne.

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4 thoughts on “Le mythe du «bon sauvage», ou : Les autistes sont imparfaits

  1. Excellent article. L’autiste n’est ni plus ni moins parfait que tout être humain. Son autisme ne le définit pas comme personne, c’est l’un des éléments de sa personnalité mais c’est loin d’être le seul. Chacun est différent, son tempérament, son caractère, ses capacités, ses gouts, ses qualités et ses défauts.

  2. Pingback: Autisme, discrimination: faire progresser la société | Irma Zoulane

  3. Pingback: Le cliché (pseudo) bienveillant – trolldejardin

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