Les vêtements : image de soi, expression et sensation

Je suis une femme, je suis autiste.

Un aspect de l’autisme, pour les femmes, qui peut paraître loin de ce que l’on imagine toucher à l’autisme, c’est l’apparence. Certaines d’entre nous s’en soucient très peu. Je les envie! Pour d’autres, et c’est mon cas, avec la pression sociale qui est mise sur les femmes, l’anxiété de soi liée à l’habillement est parfois très forte, sans compter l’aspect sensoriel qui s’y combine. Alors je vais essayer d’expliquer.

J’ai beaucoup trop de vêtements.

Mais en fait… pas vraiment. Ma pile de vêtements est utile, c’est ma palette.

Chaque fois que je dois aborder le monde extérieur, les vêtements que je porte m’aident à m’armer. Il faut que les vêtements correspondent à comment je me sens, ce que je veux projeter, s’accorder avec mon intention et comment je souhaite être abordée.

Il peut être étonnant de constater à quel point les gens changent d’approche, selon ce que les gens dégagent par leur apparence. Et pour les femmes, ça peut être renversant.

Alors je choisis les vêtements avec soin. C’est un acte de créativité et de préparation à la scène. Il faut que je le «sente».

C’est peut-être un TOC. Ça ressemble à un TOC. Mais c’est plus que ça.

Il y a aussi l’aspect sensoriel. Un vêtement serré parfois m’indispose, parfois me réconforte. Un vêtement ample, lui, parfois me permet de bien me sentir, parfois me donne l’impression d’être «floue». Ai-je besoin d’air sur mes bras, ou ai-je envie d’être couverte? Un tissu doux est-il le bienvenu pour sa caresse, ou un vêtement rugueux pour sa stimulation sensorielle?

La recette est variable et, souvent, elle est très importante. J’ai des recettes préparées d’avance, que je répète pour gagner du temps et de l’assurance. À d’autres moments, je dois inventer une nouvelle composition en raison d’une activité nouvelle, d’un état physique particulier ou d’une combinaison de facteurs que j’arrive mal à déchiffrer et que l’essai de vêtements divers m’aide à cerner.

Un vêtement qui convient à la situation, tant pour l’image que pour l’armure, le confort ou le besoin d’expression, est un soutien à la fois sensoriel et cognitif. Un réconfort, un outil qui m’accompagnera dans mes activités et qui me permettra d’être bien.

Je réfléchissais à tout ça l’autre jour, en le vivant. Bonheur, j’avais de la compagnie : mon amoureux, avec qui je me sens très à l’aise, parfois peut-être même plus à l’aise qu’avec moi-même.

Comme il était là, et que j’étais à composer comment j’allais m’habiller, changeant de vêtements deux ou trois fois, je décrivais à haute voix cette drôle de compulsion et ses bases conscientes, explorant et précisant cette habitude que j’ai et sur laquelle je ne m’étais jamais penchée pour y réfléchir avec bienveillance.

Comme j’étais très détendue et à l’aise, ça m’étonnait encore plus que d’habitude. Alors j’ai décortiqué un peu le phénomène, avec mon amoureux qui m’écoutait, amusé et intéressé. C’est ce qui me permet d’écrire à ce sujet maintenant.

Au final, j’ai trouvé les vêtements qu’il me fallait pour être prête à sortir de la maison, qui me donnaient la «vitesse de décollage» nécessaire pour quitter la plate-forme.

C’est bien étrange tout ça, et difficile à comprendre, même pour moi. Et en le disant, et en l’écrivant, j’arrive à mieux comprendre.

Deux auteurs m’ont aussi aidée à mieux voir ce panorama, que je compte continuer d’explorer:

Chandima Rajapatirana: Traveler’s Tales (available by order at chammi@aol.com)
Vous pouvez aussi lire un article au sujet de Chandima, ou encore explorer le site de Wretches and Jabberers, un documentaire magnifique (il est possible de le commander sur DVD à partir du site, je vous le recommande).

Donna Williams: Exposure Anxiety – The Invisible Cage : An Exploration of Self-Protection Responses in the Autism Spectrum and Beyond.
Vous trouverez un extrait ici.

C’est en anglais, pardon.

Une autre piste que je promets d’explorer, c’est celle de la formation Saccade, développée par Brigitte Harrisson (saccade.ca). D’après ce que j’en sais, elle est axée, entre autres, sur ces obstacles qui chevauchent la ligne entre le soi et le monde.

Les commentaires sur votre expérience sont les bienvenus!

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3 thoughts on “Les vêtements : image de soi, expression et sensation

  1. J’ai un fils autiste et une fille qui ne l’est pas. Pourtant, sur le plan et les “codes” vestimentaires, elle s’en soucie beaucoup plus que lui, et l’aborde un peu de la même manière que vous semblez le faire. Serait ce en fait une démarche simplement féminine ?

    • Je suis une femme, donc bien sûr que c’est une démarche féminine. Mais je suis aussi autiste, et si cette démarche était simplement féminine, je n’aurais pas écrit ce billet à la sauce sensorielle et socialement anxieuse.
      Les autistes ont seulement des traits humains, dont certains sont exacerbés. Qu’on reconnaisse des traits humains dans la description de l’expérience des autistes est
      1) normal et
      2) attendu si on ne nous considère pas comme des monstres.
      J’ai parlé de la pression sociale mise sur les femmes dans cet article. C’est un facteur. Mais c’est un seul facteur parmi d’autres.
      Quand on est autiste, on a de la difficulté avec les codes sociaux, qui exigent un déchiffrement constant. On a aussi, souvent, de la difficulté avec le regard de l’autre, parce que différence, parce que renvoi à soi, parce que identité. Quand on est une femme, on doit se taper l’objectivisation supplémentaire qui va avec le corps féminin traité en tant que marchandise dans nos sociétés, qui entre en conflit avec l’expression de soi et l’expression sexuelle (oui, de se sentir coquette est donné aux autistes aussi, et c’est lié à l’expression, et aussi à la sexualité).
      Que votre fille mette du temps à composer sa garde-robe tient de tous ces facteurs. Si elle n’est pas autiste, c’est l’échelle qui est différente, ainsi que celle des effets sensoriels.
      Quand les femmes sont jeunes, cet aspect de questionnement de l’image de soi est plus fort parce que pas encore défini. Dans mon cas, dès l’adolescence, et jusqu’à aujourd’hui. Au lieu de prendre de l’assurance à la fin de l’adolescence, j’ai continué à devoir mettre beaucoup d’effort dans la recette vêtements-cheveux. Je ne suis d’ailleurs jamais très bien mise. Ce n’est pas la même chose que le soin de l’apparence, ce que je décris… Je vous conseille de lire l’extrait du livre de Donna Williams en lien dans l’article pour mieux cerner le propos.
      Pour votre fille, parlez avec elle au sujet des vêtements (pas pendant qu’elle s’habille 😉 ), posez-lui des questions, faites-lui des compliments quand ses vêtements reflètent sa personnalité. Aidez-la à gagner de l’assurance. Et pourquoi pas avec votre fils aussi.

      • Merci de cette réponse. Bien sur, j’en ai parlé avec ma fille, d’autant qu’elle est artiste (céramique et art performance), avec une grande sensibilité. Quant à mon fils, il y accorde malgré tout une certaine importance également. Il aime par exemple dessiner des tee-shirt qu’il froisse sur le sol. J’irais lire l’extrait du livre. Si cela vous intéresse, vous pouvez également jeter un œil sur l’une de mes pages : “délestages” sur la page d’accueil, ou les illustrations de mes poèmes sont toutes des œuvres de ma fille. J’ai aussi un poème et une vidéo qui évoque mon fils dans un autre article intitulé “la toupie vivante” A bientôt Irma.

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