La misophonie, ou «Papa, arrête de chanter!»

«Papa, arrête de chanter! Ouaaaaaaaah!»

Mon père chantonnait, bouche fermée, et c’était pour moi comme une agression inexplicable. Je me rappelle très bien de ces moments et de la détresse que je ressentais. Ça m’arrivait aussi quand quelqu’un sifflait, et avec de nombreux autres sons. J’avais six ou sept ans.

Vu que j’étais une enfant, on m’ignorait, en me jugeant simplement capricieuse, ou contrôlante. Mes parents étaient indulgents et toléraient assez bien mes réactions… surtout après avoir consulté mon pédiatre, homme adorable, qui leur avait conseillé de ne pas me contrarier et de laisser mes crises se calmer d’elles-mêmes.

Mais en tant qu’adulte, quand on ne sait pas pourquoi des sons pourtant inoffensifs nous mettent hors de nous-même, on peut ressentir beaucoup de culpabilité et de gêne. Certaines situations ordinaires créent une tension difficile à gérer. Et qui a envie de se sentir en colère ou en détresse, en apparence pour aucune raison valable? Étais-je une mauvaise personne? Une détestable princesse? Eh bien non. Cette réaction, c’est la misophonie.

Alors, la misophonie, qu’est-ce que c’est?

L’article sur Wikipédia décrit assez bien ce phénomène en tant que «trouble neuropsychiatrique rarement diagnostiqué mais commun caractérisé par des expériences négatives (colère, haine ou dégoût) déclenchées par des sons spécifiques. L’intensité des sons peut être élevée ou faible.»

Bon, c’est un début. Mais la section que j’ai trouvée la plus utile est celle des symptômes, qui m’a donné des frissons à cause des nombreux exemples que j’ai reconnus:

«Les individus atteints de misophonie sont le plus souvent agacés, voir enragés par des sons spécifiques, des bruits dits ‘normaux’ mais ne sont pas agacés par les bruits qu’ils produisent eux-mêmes. Les sons spécifiques provoquent des émotions négatives (colère, haine, dégoût) et de fortes pensées négatives visant à faire arrêter la source du son. Les sons problématiques sont souvent des bruits considérés comme ‘normaux’ et ‘quotidiens’, et sont en général de faible intensité. Ces quelques exemples de sons spécifiques incluent : l’aspiration de liquides (slurp), raclement de gorge, se couper les ongles, se brosser les dents, mâcher de la glace pilée, manger, boire, respirer, renifler, parler, éternuer, bâiller, l’eau de la douche qui coule, marcher, mâcher un chewing-gum, rire, ronfler, taper sur un clavier d’ordinateur, tousser, fredonner, siffler, chanter, dire certaines consonnes; ou des sons répétitifs; mais aussi le clic de la souris d’ordinateur, le tic tac de l’horloge.

Les misophones peuvent ressentir des symptômes physiques comme la transpiration, la tension musculaire, et même un rythme cardiaque accéléré. Certains sont également affectés par des stimuli visuels, tels que des mouvements répétitifs des pieds ou du corps, des gigotements, ou le mouvement qu’ils observent du coin de l’œil ; cela est appelé misokinesia [sic], signifiant la haine du mouvement. Une intense anxiété et un comportement d’évitement peuvent se développer, ce qui peut conduire à une diminution de la socialisation. Certains individus sentent la compulsion d’imiter ce qu’ils entendent ou voient comme une stratégie d’adaptation. Le mimétisme est un phénomène automatique, non-conscient, et social. Il a un aspect palliatif permettant au misophone de se sentir mieux. L’acte de mimétisme peut susciter la compassion et l’empathie, qui améliore et diminue l’hostilité, de la concurrence, et de l’opposition. Il existe aussi une base biologique sur la façon dont le mimétisme réduit la souffrance d’un déclencheur.»

Cette dernière façon de réagir, c’est un peu comme l’écholalie, non?

Selon mon expérience, le mimétisme, ou imitation, peut effectivement réduire les effets de la misophonie. Par exemple, souvent j’imite le son qui me dérange spontanément, mais on peut aussi le faire intentionnellement. Autre exemple: si quelqu’un tape du pied à table, je tape du pied au même rythme. L’imitation m’aide à mieux gérer ma réaction. C’est un peu comme si l’imitation permettait de «neutraliser» le bruit et de réduire l’effet qu’il a sur moi.

D’après mes nombreuses conversations en ligne à ce sujet cette dernière année, il semble que la misophonie soit assez courante pour les autistes (et souvent combinée à l’hyperacousie).

J’avoue que ça a été un soulagement de comprendre que la misophonie est un phénomène physiologique et que de nombreuses personnes ont des réactions semblables aux miennes. En sachant pourquoi ces réactions se produisent, je réussis à les gérer beaucoup mieux: je peux demander de l’aide, faire écho au son, faire un son semblable pour le camoufler, mettre mes bouchons ou aller faire un tour… tout ce qui aide ne nuit pas.

Et puis… savoir que je peux gérer ma réaction est bien plus sain que de me fâcher ou paniquer sans savoir pourquoi! Parce qu’avant de savoir, comment expliquer cette colère ou cette détresse soudaine causée par un simple bruit? Ça semble ridicule! Mais non, en fait, ça s’explique. C’est le corps qui réagit. Les émotions qui accompagnent la réaction sont les mêmes que nos ancêtres avaient en situation de danger: le cerveau limbique prend les commandes.

Et quand on comprend que c’est lié à la neurologie, même si la réaction reste très forte, ça permet de moins s’inquiéter, parce qu’on sait d’où viennent ces émotions soudaines.

En tout cas je me culpabilise moins depuis que je sais ce qu’est la misophonie. Je le gère comme un handicap, rien de moins. Ma meilleure stratégie: fuir, observer et accepter les émotions inexpliquées, respirer (dans l’ordre qui convient le mieux dans la situation). Des fois je crie, aussi. Hum. Je ne le fais pas exprès et je n’arrive pas toujours à me retenir. Ouaaaaaah!

Pour résumer: La misophonie est une réaction neurologique involontaire provoquée par certains bruits particuliers du quotidien. Elle cause des émotions négatives, souvent accompagnées de réactions physiologiques (transpiration, tension musculaire, battement rapides du cœur).

Voici quelques trucs pour mieux gérer la misophonie :

  • Faire un son qui ressemble au bruit qui dérange (pour «neutraliser» le son)
  • Mettre de la musique dans les écouteurs
  • Allumer la radio (pour distraire les oreilles)
  • Bouger (marcher, s’étirer, fermer et ouvrir les poings)
  • Chantonner la bouche fermée
  • «Répondre» au son en se parlant à soi-même à voix haute: «Oh le voisin, c’est vraiment fort ta musique!»
  • Porter des bouchons ou des coquilles

En fait, tout ce qui distrait le corps (mouvement ou son) est utile.

On peut aussi demander à la personne concernée de cesser le bruit… mais ce n’est pas toujours possible, ni souhaitable. Surtout que souvent, quand le bruit se produit, on est un peu énervé et que la demande peut sortir de façon assez brusque! Et la plupart des gens, même gentils, ne comprennent pas quand on leur demande d’arrêter de faire un bruit qui leur semble ordinaire. Croyez-moi, j’ai essayé (trop) souvent d’expliquer…

Pour ceux qui lisent l’anglais, je vous recommande l’article suivant du New York Times, qui m’a mise sur la piste de la misophonie: Misophonia: When a Chomp or a Slurp Is a Trigger for Outrage.

Vos commentaires sont les bienvenus, en particulier vos trucs pour mieux vivre la misophonie!

Mise à jour (12 février 2017) : Un article de recherche paru le 2 février 2017 dans la revue Current Biology décrit l’empreinte de la misophonie dans le cerveau humain. Bref, c’est la preuve matérielle tant attendue du trouble. Article complet : The Brain Basis for Misophonia (http://www.cell.com/current-biology/fulltext/S0960-9822(16)31530-5).

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7 thoughts on “La misophonie, ou «Papa, arrête de chanter!»

  1. Suivant une discussion dans un groupe sur Facebook, quelques notes sur ce qui me fait réagir (à part quelqu’un qui chantonne!) À noter que les réactions varient d’une personne misophone à une autre.

    Mes réactions misophoniques:
    – Surtout: les sons aigus (voix aiguës, bruits de machine), les bruits métalliques, la mastication bouche ouverte et toutes sortes d’autres bruits qui impliquent la salive et la morve!
    – Les sons répétitifs aussi: chien qui jappe continuellement, chat qui miaule à répétition, pied qui tape sur le sol, doigts qui pianotent…
    – Les sons discordants en général: fausses notes, musique déformée sortant d’un haut-parleur de très mauvaise qualité, grincements mécaniques ou de friction (une chaise sur le sol, par exemple).

    À noter que pour les voix aiguës, ça dépend beaucoup de l’harmonie du son. J’écoute l’opéra et les sopranos sans difficulté, j’écoute les voix d’enfants sans réaction négative, au contraire… mais une voix aiguë *et* discordante, ça va pas.

    Ici, une confidence: J’avoue que parmi mes amies qui ont une voix aiguë, il y en a avec qui je suis obligée d’écourter les conversations, parce que c’est épuisant de gérer ma réaction. C’est physique. J’arrive à rester polie et correcte, mais les neurones font «grrr!» alors je dois contrer la réaction consciemment, en temps réel. Mes émotions involontaires peuvent se voir sur mon visage, aussi, sans que je m’en rende compte. Alors souvent, je me sauve. Je préfère être un peu brusque, mais gentille, que de rester dans la situation et risquer que la personne pense que je suis fâchée contre elle à cause d’une émotion non contrôlée qui passerait sur mon visage.

    Bref, c’est pas évident.

  2. J’ai aussi ce problème avec les voix et les sons aigus. Mais je vis aussi cela avec le visuel : certaines associations de couleurs trop contrastées dans mon environnement peuvent me stresser et générer chez moi des réflexes d’exaspération ou des gestes incontrôlés. Si je suis au volant, la vision d’un objet trop contrasté par rapport à l’habitacle ou au tableau de bord peut me déconcentrer de la conduite, voire me faire perdre le contrôle de mon véhicule. Idem si on me parle quand je suis au volant : j’exige un silence absolu dans la voiture et je prends toujours soin de cacher tout objet d’une couleur trop contrastante de mon champ visuel (un objet posé sur le siège passager par exemple). Idem si mon passager bouge trop. C’est un mélange d’exaspération, de déconcentration et de douleur visuelle. J’ai déjà mis mon véhicule dans un fossé, une fois, à cause de ces perceptions distordues. Raison pour laquelle, depuis, je suis devenue exigeante avec mes éventuels passagers. Je peux me mettre en colère si les gens parlent et bougent trop : je sens le danger, ça me fait peur.

    Je ne conduis pas la nuit, à cause du contraste des phares. Sortir au soleil m’est pénible, je me cache les yeux si je n’ai pas mes lunettes de soleil.

    Si je lis (dans un fauteuil, au lit), je prends soin d’éliminer de mon champ visuel tout objet de couleur trop vive ou trop contrastée. Si ma housse de couette a des motifs trop contrastés, je n’arrive pas à lire et je peux être amenée à relire plusieurs fois les phrases.

    Quand j’étais à l’école, le passage de l’enseignant entre les tables, son déplacement, pouvait me faire trembler, perdre le fil du cours, surtout s’il ou elle portait des vêtements avec des motifs imprimés contrastés.

    La luminosité de mon écran d’ordinateur est réglée au plus bas.

    C’est pour moi un véritable handicap qui m’a toujours ralentie dans mes activités.

  3. Comme tu le dis des fois je demande à la personne d’arrêter.

    Des fois ça m’arrive de gueuler (encore la semaine dernière “BON, C EST PAS BIENTÔT FINI?” à mon frère qui fait du beat box à longueur de journée).

    De toutes façons c’est clair qu’on ne peut compter que sur soi-même.

  4. Thank you, thank you, thank you! This is wonderful. I learned about misophonia a few years ago and felt much better about myself. This post helps me calm down about it even more! Your tips are wonderful. I started crying when I read about misokinesia here in your post. I developed that after a traumatic brain injury. I always think what is wrong with me? Why do I get so angry when people move their arms when they walk or wiggle their toes or gesture? I didn’t realize it might be related to my misophonia and my hyperacusis. Thank you!

    • Thank you for echoing back! It’s such a relief to understand, isn’t it? It’s why I wrote it in the first place, and I’m so glad to know it helps. You made my day. Solidarity 🙂

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