Anecdotes autistes: L’homme

Aujourd’hui j’étais à un événement de la Fédération québécoise de l’autisme.

Il y avait une cérémonie, des prix (deux amis ont été récompensés!) de la bouffe, des amis justement. Les gens de la FQA sont sympathiques, de plein de façons.

Après la remise des prix, socialisation. On se dit bonjour, on discute un peu. Contents de se voir et surtout d’être en présence.

Puis, il y a un homme assis tout seul. Il est clairement intéressé par toute cette action, mais n’y participe pas, sauf par le regard, un regard gêné, par en dessous et qui part dans d’autres sens. Ça me tente de le rencontrer, mais j’hésite, parce que je suis une femme, et lui un homme, et il faut y aller avec discernement dans ce temps-là. Puis il porte des prothèses auditives, alors peut-être que la communication sera difficile. Chaque fois que je lui adresse un regard, il réagit, un mouvement subtil, communication non-verbale oblige.

(Cette notion que les autistes ne savent pas lire le non-verbal, quelle idée! On ne lit juste pas nécessairement ce qu’on devrait lire. Bref. Ça, c’est un autre sujet.)

Puis après de longs, très longs moments où personne n’interagit avec lui malgré ses signes d’intérêt, je mets de côté mes appréhensions et je me dis, tiens, je vais aller le rencontrer.

Je m’assois à côté de lui. «Salut, moi c’est Marie.» Je ne m’attends pas à une réponse verbale. Il sait que je suis là, et le silence, c’est très bien. Dire bonjour et être en présence, des fois, c’est chouette en soi. Je ne m’attends à rien de particulier. La rencontre de deux êtres humains se résume parfois à constater mutuellement qu’on existe. «Je te vois.»

Une femme intervient: «Il est sourd!» OK, je dis. Elle ajoute: «Il s’appelle Jacques. Je suis sa sœur.» Je la regarde. Elle dit: «Je m’appelle Suzanne.» Je réponds:«Moi, c’est Marie». Et elle s’adresse à l’amie qui est venue me rejoindre. Elle lui demande: «Vous êtes aussi des membres de famille?» Mon amie est étonnée: «Non», dit-elle, et me regarde d’un air interrogateur. Et pendant qu’elles discutent ensemble des traits de nos visages qui pourraient se ressembler, moi, je pense à Jacques et à notre obstacle de communication.

Je dis, à moitié en direction de mon amie: «J’aimerais bien connaître la langue des signes. C’est dommage, parce que ça aiderait à communiquer avec les sourds qui ne parlent pas.» Et je disais ça surtout pour Jacques, car sans lui adresser la parole directement pour ne pas créer un malaise, c’est à lui que je m’adressais. Je ne sais pas s’il connaît la langue des signes. Comme un problème d’audition ne signifie pas nécessairement une surdité complète ou absolue, je me suis dit qu’il m’entendrait peut-être. Et il a entendu. Un regard, un mouvement. Un sourire.

Mon amie, qui regarde sa réaction, fait une pause, puis dit, d’un ton fatidique: «Il est de bonne humeur, c’est le principal.» Et moi, je me dis en-dedans de moi, mais non, mais non, ce n’est pas ça le principal.

Le principal, c’est que Jacques, c’est un homme.

Comment ça se fait que tout le monde fait comme s’il n’était pas là? Comme s’il ne comprenait pas, qu’il n’était pas avide d’échanger avec les gens, même si c’est différemment? Est-ce que les gens pensent que si on est autiste, les autres aspects de la vie ne sont pas importants, y compris l’expression, la socialisation, la réalisation de soi? Comment peut-on penser que parce qu’une personne a des difficultés de communication, que la seule chose qu’on peut lui souhaiter, c’est d’être de bonne humeur? (Cela dit, être de bonne humeur, c’est vrai que c’est super important. Mais bon… ce n’est pas tout.)

Ça, c’était ma réflexion sur le moment. Et le fait que pour de nombreux autistes qui ont des difficultés de communication, on décide que ça ne vaut pas la peine d’aller plus loin pour les soutenir dans l’apprentissage, avec la communication assistée, par exemple. Alors que pourtant, la communication, au-delà de l’expression utilitaire des besoins, c’est un besoin en soi. Et puis le soutien pour la socialisation aussi… question d’inclusion.

La présence de Jacques était sympathique, et notre échange par la bande, malgré les interférences, et malgré que ce n’était que quelques regards et gestes et paroles, était significatif. Autant que tous les autres échanges du jour, pour moi. Je ne peux pas parler de son point de vue, évidemment. En tout cas, c’était agréable. J’aurais aimé qu’on puisse avoir un peu plus de temps et de tranquillité, question de s’essayer à communiquer plus.

Quand je me suis levée pour partir, je l’ai salué de la voix et de la main. Il m’a répondu un «Bye» tout doux, par en dessous.

Sa sœur Suzanne, qui ne l’avait pas entendu me dire bye, s’est précipitée (pour lui dire quelque chose, lui donner des directives – je n’ai pas capté les mots). J’ai dit à Suzanne: «Ça va, je l’ai entendu.» Je ne sais pas si elle a compris ce que je voulais dire. J’aimerais être plus patiente et moins réactive dans ce genre de situation. Mais j’étais si choquée de cette intrusion, même si elle était bien intentionnée, que j’ai simplement voulu l’arrêter dans son élan.

Parce que de se faire dire quoi faire, là, Jacques, il n’en avait pas besoin.

Jacques, c’est un homme. Je te vois, Jacques.

P.-S. Les noms ont été changés pour préserver la confidentialité. Un clin d’œil à mon amie et à la sœur de Jacques, deux femmes de cœur qui me pardonneront, j’espère, cette protestation, qui se veut surtout un questionnement sur nos attitudes en tant que société.

Puis un clin d’œil à Stephan, parce qu’il est fin et qu’il m’encourage à un point qu’il n’imagine pas.

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3 thoughts on “Anecdotes autistes: L’homme

  1. C’est une des choses les plus délicates que j’ai pu lire, toutes sources confondues. Merci pour ce moment de subtilité ; je vais le garder, là, tout doux, en dedans.

  2. mon commentaire va être très egocentré mais…. c’est la 1ère fois que je lis un texte qui parle de ce que je ressens profondément (et que je n’arrive pas à exprimer) quand je croise des personnes en dehors de la norme (et quelque soit la norme en question) …. “Jacques, c’est un homme. Je te vois, Jacques.”

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