Autisme, discrimination: faire progresser la société

Cette semaine, l’AGIDD-SMQ décernait un prix au Dr Richard Le Blanc pour le féliciter de la bataille qu’il a menée devant les tribunaux pour obtenir justice dans un cas de discrimination au travail.

Richard Le Blanc est autiste. Ses compétences professionnelles sont hors norme. C’est sa façon de communiquer et d’interagir avec ses collègues, brusque et abrasive, qui est à la source de la discrimination qu’il a vécue.

J’admire cet homme d’avoir persévéré dans son parcours et d’avoir obtenu gain de cause.

Surtout, comme en témoigne le prix de reconnaissance qu’il a reçu, sa victoire juridique envoie un message clair à la société: les aptitudes sociales ne doivent pas être une source de discrimination quand la personne a un handicap en ce sens.

C’est important, ce message.

Important, parce que pour cette raison, de nombreux autistes se retrouvent en marge de la société. Malgré leurs compétences, petites ou grandes. Malgré leur capacité, pour la majorité, de travailler et de contribuer à la société.

Ce qui provoque cette mise de côté, c’est le jugement.

Et le jugement, quand on a des attentes sur la façon dont une personne doit se comporter en société, il vient vite, et parfois inconsciemment. Même quand le jugement est conscient, on se justifie sans réfléchir: car la personne est désagréable, après tout.

Mais attendez une minute: si la personne ne pose aucune action méchante, violente ou objectivement nuisible, d’où vient ce désagrément?

Une personne désagréable l’est seulement parce que nous avons des attentes et que la façon d’être de cette personne ne correspond pas à ce que nous voulons.

Alors, quoi faire?

Pour éviter la discrimination, il n’est pas requis d’aimer la personne. Il s’agit de ne pas lui faire d’injustice, ni de lui faire violence. Une personne vous déplaît, d’accord. Ceci arrive partout et à tout le monde, autiste ou pas. Mais rejeter la personne, l’empêcher de réintégrer son emploi ou faire de la diffamation, simplement parce qu’elle a de mauvaises compétences sociales selon votre évaluation, c’est une violence sociale inacceptable!

Cette personne fait-elle réellement du tort, au-delà des simples préférences? Si c’est le cas, pourquoi ne pas lui en parler, ou consulter une personne qui pourra vous servir d’intermédiaire? Après tout, les conflits et les torts arrivent. Même dans cette situation, une approche raisonnable est toujours possible.

Au-delà d’un simple manque de gentillesse et de courtoisie, les personnes autistes peuvent parfois heurter les gens et les insulter, sans le vouloir ou sans avoir conscience de la portée de leurs actions ou paroles quand logiquement, elles sont inoffensives. Si vous faites l’effort de l’informer sans juger, d’ouvrir un dialogue, il est probable que cette personne vous écoutera; elle vous sera peut-être même reconnaissante. (Il est possible aussi que cette personne vous envoie promener. Les autistes ne sont pas des anges, et certains peuvent être égoïstes ou méchants, comme n’importe qui, ou encore ne pas comprendre, ou ne pas avoir envie de se faire dire quoi faire.)

Puis, dans ce genre de situation, il y a un troisième facteur qui s’ajoute pour de nombreuses personnes autistes: le stress post-traumatique complexe.

Maltraitance dans l’enfance, intimidation à l’école, violence psychologique dans le couple ou au travail… dans ces situations, une personne autiste est moins bien équipée pour comprendre la violence, exprimer sa souffrance, se défendre et obtenir de l’aide. Elle pourra se sentir impuissante et prisonnière, et avoir peur pour sa survie ou son intégrité psychologique. Si la situation perdure et que la personne affectée ne voit pas d’issue, un traumatisme s’installe, qui affecte la vie émotionnelle et peut même changer en partie la personnalité de la personne.

Les effets du stress post-traumatique complexe sont difficiles à traiter. C’est possible, à long terme. Mais les situations de violence psychologique auront tendance à blesser davantage et à défaire le chemin parcouru, au moins en partie. On ne guérit pas du syndrome de stress post-traumatique complexe. On le gère comme on peut. On apprend à se protéger, et parfois avec des mécanismes de défense assez intenses.

Ainsi, une personne autiste qui porte un stress post-traumatique complexe, et qui est mise en présence d’intimidation, de violence psychologique ou de rejet, peut avoir une réaction qui semble hors de proportion. C’est le traumatisme qui se réveille, un flashback émotionnel a lieu. Cette personne est en détresse. Quand on y ajoute la détresse neurologique qui l’accompagne inévitablement, on comprend que la personne perd ses moyens.

Dans ces situations, une réaction compréhensive de la part des autres personnes présentes suffira parfois pour aider la personne en détresse à rétablir son équilibre. Certainement, si la dynamique néfaste est arrêtée (si l’intimidation, la violence psychologique cessent), la personne pourra mieux gérer la suite.

Mais dans une situation de discrimination, souvent le jugement et la violence interpersonnelle *augmentent* quand une personne perd ses moyens et devient –malheureusement– encore plus désagréable. Ce n’est pas de sa faute. Ce n’est pas à la personne victime de discrimination de prendre la responsabilité d’une situation malsaine. Ce n’est pas à la personne autiste de porter le blâme lors d’une situation de discrimination.

Bref, le rejet, l’exclusion et la diffamation n’aident personne, peu importe la valeur qu’on accorde aux habiletés sociales. Et dans le cas d’une personne autiste, l’impact de ces violences sociales est souvent multiplié. En effet, quand on a de la difficulté à comprendre les normes sociales, et surtout si on a vécu dans un environnement hostile, les effets de la discrimination peuvent provoquer une souffrance immense. Parole d’autiste.

Un effort d’ouverture, une approche sans jugement et un peu de patience, ça change tout: sur le moment, lors de l’entretien d’embauche, dans le milieu de travail, dans les relations interpersonnelles, dans la famille, dans l’enseignement…

Et puis, une attitude de non-discrimination est saine pour tous et favorable à la santé et à l’équilibre de la société en général. Une personne à la fois.

Bravo, Docteur Le Blanc, et surtout, merci.

LaurentMottron29012014_meme_cropDescription de l’image: Photo du Dr Laurent Mottron, avec une citation de son intervention lors du Forum québécois sur le trouble du spectre de l’autisme, le 11 février 2016: «On ne fait pas progresser la société en encourageant la tolérance, mais en rendant la tolérance obligatoire.»


En complément: Un article de fond sur le parcours du Dr Le Blanc par le journaliste Tristan Péloquin, publié alors que la cause était devant les tribunaux; on y résume aussi l’histoire de Michelle Dawson, pionnière de la défense des droits des autistes au Canada, qui a eu gain de cause devant le Tribunal des droits de la personne en 2008.
Un médecin autiste lutte pour retrouver son emploi

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