Je ne serai jamais gentille

C’est pô vrai!

Mais c’est une phrase qui m’est venue en tête après avoir lu une affiche de Marie Josée Cordeau intitulée «Je ne serai jamais cool». Ça me paraissait ironique, comme constat, parce que Marie Josée est la plus cool autiste que je connaisse: quand nous sommes en présence, elle paraît réfléchie, calme et posée, détendue et accessible.

Alors les mots, ça dépend.

Allons voir dans le Larousse en ligne pour la définition de gentille. En ce qui concerne la qualité applicable à une personne, ça donne ceci:

gentil, gentille

adjectif
(latin gentilis, de race)

  • Agréable à voir pour sa délicatesse, son charme ; mignon : Un gentil visage.
  • Aimable, complaisant, plein de bons sentiments à l’égard d’autrui ; qui manifeste ce caractère ; délicat : C’est une gentille attention de sa part.
  • Se dit d’un enfant qui se conduit bien, qui est sage ; tranquille : Les enfants n’ont pas été très gentils aujourd’hui.

http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/gentil_gentille/36613#KTbErzcyUaVjmul1.99

Ça ne colle pas très bien à mon caractère, en effet, sauf peut-être pour l’apparence. Mais c’est un aspect qui m’a été refilé par les gènes et qui n’est valable que quand je suis de bonne humeur.

Par contre, je ne serai jamais considérée comme étant gentille au sens de plaisante socialement. J’ai plein de «bons sentiments à l’égard d’autrui». Mais cette gentillesse intérieure, elle ne se traduit pas extérieurement dans ma façon de m’exprimer. En effet, je suis autiste et, comme plusieurs de ma tribu, je ne contrôle pas bien la communication selon les normes sociales et mon langage non verbal, c’est-à-dire l’expression de mon visage, les mouvements et la position du corps, et le ton et l’inflexion de la voix.

J’ai d’ailleurs connu quelques rejets explicites depuis que je participe à la sensibilisation du public relativement aux droits des autistes. Pourquoi ce rejet? C’est parce que je ne suis pas gentille, au sens social et convenable du mot, et que ça pose problème.

Je suis généreuse, je ne juge pas, j’ai même de la bonté. Je me dévoue, je donne de mon temps quand ça aide les gens, là où je peux. J’essaie de garder un ton positif et respectueux. Mais souvent, je suis abrupte sans le vouloir. Je ne sais pas flatter et je vois rarement le besoin de communiquer mon affection. Puis… quand ça ne va pas et que mes neurones s’enflamment, je m’énerve. Et comme dans notre société, quelqu’un qui s’énerve (surtout une femme), c’est très mal vu, on en conclut que je ne suis pas gentille. Je suppose que c’est vrai, dans ce sens.

Je suis aussi administratrice d’un groupe sur Internet. Or, quand des membres recourent à des attaques personnelles, font preuve de discrimination ou manquent de respect d’une façon ou d’une autre, c’est mon rôle de poser des limites et de veiller à ce qu’elles soient respectées. Et ce n’est pas gentil, ça, n’est-ce pas? Encore une fois, tout est relatif.

Une fois, il y a un peu plus d’un an, j’étais au bord du burnout. Je me suis confiée à des amies. Je n’étais pas calme. En fait, j’étais proche du meltdown (une sorte de crise de désorganisation neurologique, phénomène qui n’affecte pas seulement les enfants autistes, mais les adultes aussi). Bref, je n’allais vraiment, vraiment pas bien. Et vous savez ce qu’elles ont retenu de cette journée? Que j’étais en colère. Incompréhension totale.

Il y a six mois, un copain m’a lynchée publiquement parce qu’il n’a pas aimé la façon dont je lui ai demandé, à quelques reprises, de me dire à quelle heure il arrivait quand il venait chez moi.

C’est dans la manière, il paraît.

Être «gentille» au sens de plaisante, j’aimerais ça pouvoir le faire de façon constante et soutenue. Ça facilite la vie et surtout, ça évite de blesser les gens. Alors je fais mon possible. Je choisis mes mots, je souris. J’essaie d’être prévenante quand je maîtrise la situation sociale assez pour savoir comment. Mais je ne sais pas toujours comment.

Puis quand je suis fatiguée ou stressée ou inquiète, ou tôt le matin, je n’ai pas de filtre, ou très peu. Dans ces situations, s’il y a une chose que j’exprime et que je ne devrais pas, ou que je ne le fais pas de la bonne façon, on me croit méchante. Mais, non. Je ne suis pas méchante. Juste pas en contrôle de ma communication. Des fois, les résultats sont catastrophiques. Je fais des excuses quand je peux, et quand j’ai conscience d’une blessure que j’ai pu faire. Malgré ma sincérité, les excuses ne sont pas toujours bien reçues. Je suppose que je ne suis pas assez gentille dans mes excuses non plus. Allez savoir.

Moi, je ne peux pas comprendre, juste faire de mon mieux. Et je ne peux pas vivre dans la terreur tout le temps, alors j’essaie de me pardonner et de me dire que mon mieux, tant que j’obéis à ma conscience et que je tente de ne pas faire de mal, il doit suffire.

Heureusement, j’ai connu des gens qui sont ouverts d’esprit et qui ne jugent pas, même quand je suis abrupte ou que je m’énerve. Ma foi, ils doivent être capables de voir mes qualités aussi.

Cette semaine, le Dr. Richard Le Blanc, hématologue, a reçu un prix Orange pour le respect des droits en santé mentale de la part de l’Association des groupes d’intervention en défense des droits en santé mentale du Québec (AGIDD-SMQ). Voici un extrait du texte de sa nomination sur le site de l’organisme:

«Le Dr Le Blanc avait été écarté de sa pratique en 2012 suite à des plaintes de collègues qui estimaient son caractère trop direct et abrasif. La même année, un diagnostic tombe, celui du syndrome d’Asperger, ce qui pourrait expliquer ses relations interpersonnelles difficiles. Mais pour le CHUS, le Dr Le Blanc n’était pas apte au travail. ‘C’est un médecin qui performe de façon excellente au point de vue intellectuel, mais en raison de ses relations interpersonnelles avec ses collègues, on le garde en dehors du milieu de travail. Pour nous, c’est vraiment une pratique qu’on estime discriminatoire. On devrait tenir compte de son syndrome et s’en accommoder’, explique son avocat (Radio-Canada, 14 février 2015).»

Le Dr Le Blanc a mené une bataille ardue devant les tribunaux pour rectifier la situation. Il a eu gain de cause. Il en a parlé publiquement, avec son avocat, et il a accordé des entrevues. Ce faisant, il a donné de la visibilité à cette discrimination qui se base sur les habiletés sociales et qui peut parfois être difficile à cerner. Son exemple a l’avantage d’être clair: Être direct et abrasif, ça n’empêche pas d’être compétent. Point.

Le manque d’habiletés sociales, on en parle, mais il ne suffit pas d’en parler, il faut aussi mettre de côté ses préjugés et comprendre activement quand on est en situation. Aller plus loin qu’un «Oh! Ce n’est pas gentil» et ouvrir un peu son esprit et son cœur au lieu de blâmer et de pointer du doigt. Il peut arriver que le comportement social d’une personne soit désagréable, j’en conviens, et particulièrement en situation de crise. De là à lui attribuer des intentions, voire des traits de personnalité, il y a un processus trop souvent automatique et qui mérite d’être revu.

Ce jeune homme qui a tendance à s’approcher trop près des autres parce qu’il ne veut rien manquer de la conversation et qu’il a de la difficulté à isoler la voix des bruits ambiants, il ne veut pas offenser. C’est simplement qu’il mesure mal les limites de l’espace personnel.

Cette femme qui parle très fort sans le vouloir quand elle est de bonne humeur, elle n’est pas impolie. Elle ne réalise simplement pas qu’elle parle fort.

Cet homme qui n’arrive pas à parler quand il y a plus de deux personnes présentes n’est pas asocial. Il n’arrive simplement pas à communiquer quand il y a trop d’information à gérer.

Cette fille qui fait aller ses mains ou se frappe ponctuellement, cet homme qui ne vous regarde pas le visage, ce garçon qui répète vos mots… ils ne sont ni dangereux, ni malpolis!

Pour contrer la discrimination en fonction des habiletés sociales, il suffit de s’arrêter quand on est tenté de juger. Bon, en fait, ce n’est pas facile. Des fois, on peut trouver que les habitudes d’une personne sont désagréables, aussi. C’est humain, comme réaction. Mais de là à juger, condamner et exclure, il y a un grand pas qu’il est possible d’éviter, non?

L’acceptation de soi quand on passe une bonne partie de sa vie à se faire juger pour des compétences qu’on ne possède pas ou qu’on arrive pas à comprendre, ce n’est vraiment pas facile.

Et de se faire mettre de côté parce qu’on ne maîtrise pas ces compétences, c’est vraiment dommage.

Vivre l’injustice qui accompagne de fausses accusations quand on arrive à peine à décoder les conventions sociales les plus simples, c’est très, très dur. Je m’imagine à peine ce que ça doit être pour un enfant qui a de la difficulté à communiquer. «Tu ne comprends pas, alors tu es méchant.e, même si tu ne comprends pas pourquoi!»

Ce qui est certain, c’est que je ne serai jamais «gentille» au sens social du terme, peu importe les efforts que j’y mets. Ça fait vingt ans que j’essaie et si rendue là, je n’y arrive toujours pas, je dois bien me résigner et arrêter de me faire violence et de me culpabiliser.

Au lieu, je laisse mon désir de bonté me guider, je tente d’être claire et respectueuse autant que possible, d’être à l’écoute et de mettre les choses au clair au besoin. Mais j’essaie aussi de ne pas me laisser atteindre par le jugement, ni externe, ni interne. Si quelqu’un ne m’aime pas à cause de ma façon de communiquer et malgré mes efforts, c’est dommage, mais tant pis. L’autre option, c’est d’abandonner la société et de me cacher dans mon coin avec mon anxiété sociale pour seule compagnie. Et ça, j’y ai goûté, et non merci.

Cela dit, j’aimerais bien être aimable. Mais ce n’est pas dans mon répertoire. Je ne suis pas une autiste habile socialement… il n’y a pas d’ironie.

 

 

 

 

 

 

P.-S. Merci Marie Josée et Jade pour la relecture et les conseils!

Mise à jour, 2 juin: Quelques petites modifications et un ajout: j’avais en effet omis d’indiquer au début de l’article que je suis autiste et ce que ça implique pour la manifestation de la gentillesse (communication et langage non verbal).

Advertisements

3 thoughts on “Je ne serai jamais gentille

  1. Pingback: La notion de méchant et de gentil est bien plus compliquée que nous pouvons penser | harmonieweb

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s