Toronto et les médias

Cette semaine à Toronto, un jeune homme a commis un crime. Il a tué des gens en fonçant sur eux avec un camion. Exprès.

C’est un crime. Un crime terrible.

Il semble que le gars aurait tenu des propos misogynes, que sa haine des femmes et son sentiment d’impuissance et sa frustration l’aient poussé à faire un geste impensable.

On se questionne, avec raison, sur ce phénomène de société qui fait naître des fanatiques, peu importe de quelle idéologie ils émanent. Il y a de grandes blessures dans nos sociétés modernes que la visibilité médiatique envenime. Et il y a là de quoi réfléchir, méditer, et changer.

Puis, la dérive : il paraît que, ça a l’air que, selon les propos rapportés par le Globe and Mail à partir d’un article de 2009, la mère du meurtrier aurait eu un fils qui aurait reçu un diagnostic de syndrome d’Asperger. On ne sait pas si c’est du meurtrier qu’il s’agit, ou d’un de ses frères, s’il en a. Mais on n’attend pas de confirmer, et on brode. Ci-dessous, le lien vers un reportage de Paul Arcand sur le sujet, qui résume l’approche médiatique de ce détail. À écouter à partir de 7:00, et braquez-vous pour les préjugés :

http://prodstoreacc4187.blob.core.windows.net/prod-20180425/2018_04_25_pqfsl_arcand_reportage_6h00_philippe_bonneville_1524652987544608.mp3

Je ne sais pas quoi faire, sauf brailler ou chicaner ou les deux, alors j’ai écrit à Paul Arcand :

Monsieur Arcand,

Ça fait que c’est le mois de la sensibilisation à l’autisme.

Les autistes, ces personnes louches parce qu’on ne les comprend pas.

Louches, parce que la différence et les difficultés de socialisation, la moyenne des gens ne comprennent pas ça, ni que ce n’est pas fait exprès, ni pathologique, juste parce que socialiser comme les gens voudraient, c’est compliqué et pas dans notre nature.

Bref, louches parce que les valeurs à l’ordre du jour en ce début de 21e siècle, c’est le paraître social et la performance. Et nous, on n’est pas tenants de l’un ni de l’autre, ou en tout cas pas comme la majorité l’entend.

Mais voilà que l’autisme, c’est le nouveau Bonhomme Sept Heures. On le pointe du doigt quand les monstres débarquent.

Paul, l’autisme n’est pas une maladie mentale. C’est une particularité neurologique.

Paul, tuer du monde n’est pas un problème de santé mentale non plus, c’est un *crime*.

Puis avant de sous-entendre par tes sophismes de ce matin qu’il faut se méfier des Asperger, parce que tous les tueurs des dernières années seraient des solitaires, tsé, et donc 2+2 = 1 % de la population, tsé, puis bouuuuh attention aux monstres, récolte donc autre chose comme information que ta petite voix intérieure d’ignorant frileux et ta bien-pensance de privilégié social vulnérable aux rumeurs.

Moi, pendant ce temps-là, je me demande pourquoi ma famille m’a mise au ban quand j’ai parlé de mon diagnostic.

Bien, c’est à cause de gens comme toi, qui disent « Eux, on les aime pas, eux. Puis ils sont dangereux, parce qu’on ne les comprend pas. Et je suis un JOURNALISTE, alors j’ai raison. »

J’ai trouvé la source (pas précise) du diagnostic d’Asperger du fils de la mère du meurtrier; ce pourrait être son frère qui a un diagnostic, et pas lui. Mais sans vérifier ça, on décide que l’information est suffisante pour conclure et faire des peurs au monde et, par la bande, démoniser les gens comme moi, comme tous mes amis de la grande communauté de l’autisme, qui ont en commun de l’ouverture d’esprit, de l’empathie (à notre façon), une capacité à se remettre en question quand on s’y applique, et puis surtout, un vrai questionnement face à des gens comme toi qui « tirent » médiatiquement sur tout ce qui serait autiste, pour de vrai ou par la bande.

As-tu fait ta recherche un peu plus loin que l’article du Globe and Mail et les sensationnalistes américains, Paul? As-tu consulté les études ou les résumés de recherche qui démontrent que les personnes autistes (Asperger y compris) sont en moindre nombre que le reste de la population pour ce qui est des actes criminels, et qu’en fait, nous en sommes beaucoup plus souvent victimes que la moyenne des gens?

L’autisme est une atypie neurologique, Paul, et pas une maladie mentale. Mais vu que tu parles de maladie mentale par association, je te demande aussi ceci : as-tu mis la main sur la recherche abondante qui démontre que les personnes souffrant de maladie mentale sont moins à risque de comportements criminels que la moyenne des gens?

Ça va faire, la psychophobie. Ça va faire, aussi, la démonisation des autistes.

On en a assez à gérer comme ça pour simplement vivre notre vie (oui, c’est dur d’être autiste) sans devoir, en plus, endurer le salissage médiatique qui se déverse sur nous parce que par hasard, c’est le mois de l’autisme, parce que les « monstres par association d’idées », c’est à la mode et que ça fait vendre de la publicité et monter les cotes d’écoute.

Un gars a tué du monde. Ayoye, mon cœur, ayoye, mon âme. Déjà, gérer ça. Compatir, et puis frissonner, parce que des gars frustrés et criminels qui ont accès à des fusils, à des véhicules lourds, à l’acte, c’est un signe des temps et que ça peut arriver dans notre cour, n’importe quand. Comme là.

Et là, ce caca d’associations ad lib qui illustre cette criminalité d’un peut-être-diagnostic-amateur d’une brochette de meurtriers des dernières années, parce que simplement, tu peux.

Le gars de Toronto, il l’a fait parce qu’il pouvait.

Toi aussi, tu l’as fait parce que tu pouvais.

Pourtant, je ne te ferai pas un diagnostic pour autant. Ce n’est pas approprié.

Un acte criminel ou amoral, n’importe qui peut le faire, sans se remettre en question *avant*.

Et ici, un phénomène social que je ne comprendrai jamais : cette approche de pointage de doigt qui a donné l’Inquisition, les chasses aux sorcières, puis la chasse aux communistes et, plus récemment, l’islamophobie. Entre autres. Parce qu’à petite ou à grande échelle, le pointage de doigt et les boucs émissaires, il y en a toujours eu et il y en aura toujours, que ce soit pour justifier l’impensable, ou l’expliquer n’importe comment.

Mais lâchez-nous un peu, les médias, avec vos pointages de doigt.

Le deuil nous attend. Il a, ou devrait avoir, priorité.

M.

 

 

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